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FIBD 2016 : Matthieu Bonhomme, l'interview qui tire plus vite que son ombre

Franco-belge Le 11 fev 2016
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par Strafeur
FIBD 2016 : Matthieu Bonhomme, l'interview qui tire plus vite que son ombre

C'est dans le cadre du Festival International de la Bande Dessinée d'Angoulême que l'on a eu la chance de rencontrer Matthieu Bonhomme (Le Marquis, Esteban). Il est le scénariste et dessinateur du très attendu L'Homme Qui Tua Lucky Luke, dont les premières planches ainsi que l'illustration servant de couverture à cet album hommage à Morris étaient présentées dans l'exposition consacrée à ce dernier.

Matthieu Bonhomme, l'interview

Bonjour et bienvenue ! Après avoir réalisé le Marquis, avais-tu déjà en tête de vouloir dépoussiérer le style graphique de Lucky Luke ?

Non non, Le Marquis c'est une bande dessinée que j'ai commencé il y a très longtemps et depuis toute ces années, la bande dessinée et le monde de l'édition ont beaucoup changés. C'est pas tellement que je sois un dinosaure ou un vieux machin mais c'est qu'en dix ans c'est devenu très différent. J'ai réalisé Le Marquis en voulant faire une grande série classique comme je les aime et avec le temps j'ai voulu essayer d'autres chose et je me suis éparpillé. J'ai fait des choix différents, ce qui fait que Le Marquis est aujourd'hui interrompu. Mais je n'avais pas du tout en tête à cette époque là de proposer ou de faire du Lucky Luke. L'idée de faire du Lucky Luke est venue beaucoup plus tard quand j'ai vu les propositions faites sur Spirou et des choses comme ça ; l'envie de faire du Lucky Luke s'est affirmée comme ça.

Ce choix fort de vouloir tuer Lucky Luke fait penser à ces scénaristes de comics qui reprennent des personnages créés par des sommités et déjà bien en place, à l'image de Garth Ennis sur Hellblazer, c'était quelque chose d'acquis dès le départ ?  

Et bien ça vous le verrez dans l'album parce je vais pas spoiler le truc. Je joue avec le monde, avec l'éventualité de la mort, l'éventualité de sa disparition, avec le danger qui l'entoure etc. Car quand on fait des duels ou le genre de choses que des cowboys faisaient à leur époque, il faut dire la réalité des choses : c'est dangereux. Je voulais justement affirmer le fait que mon Lucky Luke est vraiment un vrai western et par conséquent un vrai cowboy. J'ai vraiment développé un truc autour de ça.

On voit depuis quelques temps un certain retour du western avec des titres comme Sykes, Undertaker ou encore Buffalo Runner, est-ce quelque chose que tu avais intégré au moment de tes recherches ? 

Non non pas du tout, avant de faire Lucky Luke j'ai déjà fait deux Western chez Dupuis donc mon amour pour le genre remonte plus loin. Ma première publication dans ce genre doit avoir trois ans aujourd'hui donc c'était bien avant l'arrivée de ces titres. Le fait est que nous sommes une génération d'auteurs qui avons grandi avec des lectures telles que Lucky Luke, Blueberry, Hermann et compagnie. On a grandi avec le western et c'est un genre qui perdure parce que les auteurs se sont nourris de ça et qu'ils ont envie de s'y risquer à leur tour. 

Moi j'ai grandi avec le western en bande dessinée mais en film aussi, même si quand j'étais petit j'en ai pas regardé tant que ça, j'ai refais ma culture western un peu plus tard et c'est vraiment un truc qui m'a passionné tout de suite ; mes premiers dessins étaient d'ailleurs des Lucky Luke.

Après dans mon apprentissage du dessin j'ai beaucoup fait dans ce genre jusqu'au jour où j'ai commencé à publier. Là j'ai arrêté de faire du western parce que je ne voulais pas que mes albums parus ressemblent trop à mes influences, et comme je me sentais trop influencé j'ai voulu changer d'époque, changer de genre, changer d'endroit et revenir à des choses que j'avais pas trop vu en bande dessinée pour pouvoir développer mon propre style et m'écarter de mes influences. C'est quelques années plus tard, il y a trois ou quatre ans, que je me suis senti plus sûr de moi. J'avais un vrai projet avec Lewis Trondheim et c'est là que je me suis dis que c'était le bon moment pour le western. J'ai eu l'occasion de faire un truc qui m'appartenait vraiment et j'ai l'impression qu'on voit moins mes influences que si j'avais démarré directement avec du western.

Le fait d'y revenir et de rendre hommage aujourd'hui à vos influences, on imagine que l'on doit prendre ça avec beaucoup de passion mais aussi beaucoup de pression.

C'est vrai que j'ai dû gérer un peu mon stress car j'étais très intimidé, aussi intimidé que lorsque j'ai réalisé mon premier album, j'ai vraiment retrouvé des peurs et des angoisses de ma jeunesse. Mais j'ai vite réussi à me raisonner et c'est un réel plaisir de faire des choses qui ont pris le dessus, à savoir dessiner Lucky Luke, dessiner un western. La peur a disparu même si ça revient cycliquement ; un coup j'ai peur, un coup ça va. Mais je me suis vraiment éclaté, quand j'ai eu fini, j'ai eu des journées où j'étais tout fou.

Il y a une grosse attente pour cet album, notamment depuis la diffusion de la couverture qui avait fait pas mal de bruit grâce à un style graphique plus moderne, est-ce que l'approche d'un one-shot plutôt que d'un album a joué sur cet aspect ? 

En tant que scénariste, j'ai toujours abordé mes albums comme des one-shot. Là par exemple, alors que je suis entrain de faire le deuxième cycle de Esteban, je sais que c'est une grosse production et que j'écris pas seulement pour un tome mais pour plusieurs, ce qui complique vachement les choses. Heureusement, jusqu'à présent j'ai toujours pu écrire pour le tome d'après, aujourd'hui j'en ai 5 ce qui constitue finalement une série mais j'avais pas du tout conçu le projet ça comme ça dès le départ. C'était vachement rassurent, et de revenir à ça en écrivant Lucky Luke, c'est aussi un moyen de cadrer mon histoire. Je pensais au début, je pensais à la fin et j'ai construit entre les deux. Me limiter au nombre de pages, au temps de travail dans la durée, c'est un truc qui est très rassurant je trouve et qui m'a fait du bien. Il n'a jamais été question d'en faire un deuxième. Dargaud ne m'en parle pas, pour moi c'est un one-shot et tant mieux, cette expérience était super.

Après je voudrais revenir sur le fait qu'à un moment tu as dit : "Dépoussiérer Lucky Luke". Là dessus je voudrais être très clair, pour moi il n'a pas à être dépoussiéré. Je ne suis pas du tout là pour faire ça, ni pour ramener de la modernité, elle est déjà là dans Lucky Luke. Après on a une série qui a évolué avec le temps, on a vu un Morris vieillissant avec la disparition de Goscinny, il y a des albums que je trouve moins bon vers la fin. Moi le Lucky Luke qui me plait le plus c'est celui du début jusqu'à la mort de Goscinny, avec évidemment un âge d'or avec les derniers chez Dupuis et toute l'époque chez Dargaud. 

Il y a aussi le fait que je ne me suis jamais dit que j'allais le moderniser puisqu'il est pour moi complètement intemporel. Il y a juste à voir comment ça se passe à l'exposition ici, avec des gamins qui lisent Titeuf et Naruto à fond en ce moment, il sont entrain de lire du Lucky Luke alors que c'est des bandes dessinées des années 50. On est quand même sur un truc qui n'a aucun besoin d'être dépoussiéré et qui reste extrêmement moderne. C'est une oeuvre hyper culottée, c'est de l'underground Lucky Luke. Aujourd'hui il y a vachement de gens qui font des boites en disant que d'un coté il y a l'underground, d'un autre la jeunesse, à coté il y a du tout public... Lucky Luke c'est tout ça, c'est de l'underground, c'est tout public, c'est de la jeunesse, c'est familial, c'est une oeuvre majeure et ça marche toujours. Il ne faut pas retirer à la série son culot inhérent. 

Moi mon truc c'était : j'aime Lucky Luke, j'adore ce personnage, je le connais intimement ; tout du moins j'ai l'impression que c'est presque un ami et je me suis donc amusé comme je fais un Esteban, c'est à dire que je le met en scène dans une situation nouvelle et je vois comment il évolue, avec quelques jalons et quelques rendez vous. Quelques idées, avec notamment le fait qu'il arrête de fumer, voir comment ça va se passer, c'est le genre de chose que je voulais le voir vivre. Qu'est-ce qui se passe quand on se met à trembler, alors qu'en temps normal Lucky Luke est toujours très calme, invincible... C'était un jeu avec le personnage, un jeu avec les références et puis je me suis surtout dit de ne pas le dessiner autrement qu'à ma façon parce que ça faisait partie du projet, c'était l'intérêt de ne pas aller vers du dessin "à la Morris". La série continue avec des auteurs dont c'est le travail, moi l'idée c'était vraiment de faire autrement, donc je me suis vraiment amusé car j'ai eu beaucoup de liberté. Sans doute plus que ce qui font la série principale, eux on les regarde vachement. Moi on m'a regardé un petit peu moins ça m'allait très bien. 

Pour la suite, c'est donc Esteban cycle 2, mais as-tu d'autres projets ? 

Pour le moment c'est un peu tôt pour en parler, il y a des effectivement des choses. J'essaye de pas trop prévoir à l'avance, car je met un an à faire un bouquin donc si j'en prévois trois, je suis déjà bloqué sur trois ans. Si j'en prévois cinq je te raconte même pas. Je n'ai pas envie de prévoir des trucs que je vais faire quand j'aurai cinquante piges, ça me déprime un peu. Je fais un bouquin avec quelques uns devant qui sont susceptibles d'être les suivants et puis on verra. Comme ça je me laisse la possibilité d'une bonne idée de scénario ou celle d'un projet incroyable qui me tomberait dessus.

Comme pour Lucky Luke j'imagine.

Exactement, Lucky Luke, quand il est arrivé, j'ai tout décalé, tout repoussé et puis voilà. C'est un truc à coté duquel je ne pouvais pas passer à coté et il y avait en plus l'anniversaire de Morris, je pouvais pas me dire "Je le fais l'année d'après", je le fais cette année point. C'est la façon que j'ai de voir les choses.

Merci Matthieu, à très bientôt sur 9emeArt pour la sortie de l'Homme qui Tua Lucky Luke le 1er Avril prochain. 

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