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FIBD 2017 : Pierre-Yves Gabrion nous parle de Karma City

Franco-belge Le 24 fev
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par Republ33k
FIBD 2017 : Pierre-Yves Gabrion nous parle de Karma City

Comic Book et Franco-Belge. Physique quantique et religion. Policier et utopie. Karma City est tout ça à la fois est plus encore. Et c'est sans doute pourquoi la bande-dessinée de Pierre-Yves Gabrion parue aux éditions Dupuis était mon coup de cœur absolu de l'année 2016.

Grâce au dernier festival d'Angoulême, j'ai d'ailleurs eu la chance et même le luxe de discuter de la série et de son formidable univers avec son créateur, dans une sympathique interview qui vous en dira plus sur la genèse de ce projet, ses influences et son futur !

Pierre-Yves Gabrion, l'interview politique

• Bonjour Pierre-Yves. Question bateau pour commencer, mais indispensable dans le cas d'une "série-univers" comme Karma City : quelle a été la genèse la projet ?

Il y a deux choses en fait. La première c'est : Sin City existe déjà, et c'est la ville du vice pas vrai ? Donc j'ai voulu faire la vile de la vertu. Je suis parti de ça au départ, et puis en même temps je sortais de trois ans d'expérimentation sur la BD numérique, notamment, et donc j'ai proposé à Dupuis un concept global en leur disant "voilà, on va d'abord le faire pour le numérique, et au format tablette - sans avoir besoin de zoomer, parce que pour moi c'est insupportable - avant une sortie papier".

Mais ça c'est pour l'aspect purement technique finalement !

• Qu'en est-il de l'aspect plus narratif des choses ? D'où vous vient cet univers si particulier ? De quelque chose qui vous trottait dans la tête depuis longtemps ?

Ce sont des thèmes récurrents que j'ai, sur ce qu'est la nature humaine. Et ce qui m'intéressait aussi c'était l'aspect "politique" de la chose on va dire, où le principe de base, dans Karma City, est que ceux qui détiennent le pouvoir sont à la fois compétents et exemplaires. Donc c'est une vraie utopie, et encore plus en ce moment !

Donc je me suis dit "voilà, si on fait vraiment un système qui est conçu pour le bonheur des gens, est-ce que ce système ne contient pas en lui-même son propre poison, au regard de la nature humaine, vu ce qu'on est ?" C'est plus une série de questions que je me pose, et que je pose et après c'est à chacun de se faire son opinion.

• Revenons sur le lien qui unit Karma City aux comics. Vous aviez pensé cette idée depuis le départ, ou vous vouliez simplement vous essayer au format ?

Déjà raconter une histoire en 320 pages ça change beaucoup de choses, avec moins de cases par pages d'ailleurs, et du coup l'emballage c'est du comics, avec les chapitres de 24 pages, etc. Mais ça reste du franco-belge ! Donc je voulais vraiment tenter cette expérience là pour raconter cette histoire d'une manière différente, tant au niveau de la narration que du découpage.

Et puis ce petit bonus, à la fin, on m'a dit "ah oui les bonus, les croquis, tout ça c'est bien" mais je répondais "non non non ! Je veux vraiment faire un bonus que j'aurais voulu avoir, en tant que lecteur, si j'avais aimé l'histoire!"

• Ca tombe bien, car je voulais revenir sur ce bonus intégré dans l'histoire, finalement ! 

C'est l'histoire dans l'histoire en fait ! Il y a un même un mini-crossover parce qu'on apprend des choses dans ce bonus, et on voit des personnages qui vous apparaître dans le second volume. Donc c'est un jeu pour moi, une expérience scénaristique !

• Autre expérience scénaristique, j'imagine : le décalage entre les codes du franco-belge et du comic book, que vous mélangez ici !

C'est une forme de syncrétisme finalement, moi je viens du franco-belge, c'est dans mon ADN, il n'y a rien à faire, mais en même temps je suis curieux, je suis ouvert, je regarde les autres et je me dis "merde, on peut tout faire maintenant donc autant essayer !". Après il faut avoir la chance d'avoir un éditeur qui veut jouer le jeu, quoi.

• Puisque vous êtes ouvert, vers quels auteurs ou quels genres vous-êtes vous tourné pour trouver l'inspiration ?

Je connais bien les manga japonais. J'avais déjà essayé ça il y a presque 20 ans chez Vent d'Ouest avec un titre qui s’appelait Shekaweti et j'avais essayé de faire un premier manga à la française, en somme, et puis bon malheureusement, c'était compliqué à l'époque, mais enfin bref, j'ai toujours eu cette idée-là, c'est à dire me demander : "est-ce qu'on peut oser bousculer, hybrider, mélanger un peu" après c'est casse-gueule ! Parce que si ça marche on se dit "ouais c'est génial" mais bon on sait jamais si ça peut marcher.

• Dans Karma City, j'ai trouvé que ça marchait justement ! Suis-je le seul à le penser ?

Pour l'instant les retours sont plutôt bons, c'est assez encourageant parce que oui j'ai vraiment envie de développer ça et peut-être, narrativemement aussi, de m'arracher un peu plus et d'essayer un peu plus quoi !

• Et qu'est-ce qui nous attend pour la suite alors ?

Dans le premier j'annonce beaucoup de choses, et dans le deuxième je vais expliquer beaucoup de choses. Là je viens de passer deux mois à mettre en place une non-religion, une religion laïque, qui est basée sur le modèle de la physique quantique, et puis politiquement j'imagine comment faire une société libertaire qui devient moraliste, ce qui ne va pas du tout ensemble ! Mais j'essaie de me poser des questions, voilà ! C'est le fond de ma réflexion.

• Le premier tome était surtout une enquête policière, est-ce que ca va un peu changer par la suite ?

Pas trop, justement, parce qu'il faut que ça reste de la BD, dans l'essence, donc c'est nourri, certes, et il y a des lectures peut-être à plusieurs niveaux, si on veut creuser, mais pas plus.

• Peut-on revenir sur le niveau "politique" justement ?

Oui ! Karma City c'est clairement mon testament politique, c'est les questions que je me pose depuis toujours !

• Et la réalité qui finit par dépasser la fiction, quelques jours après Trump, ça ne vous a pas obligé à repenser les choses ?

Non non ! Parce que le principe de base c'est que les dirigeants sont compétents et exemplaires or en ce moment on en apprend tous les jours... Et puis j'ai eu une expérience de conseiller municipal dans mon petit village, pendant deux ans ! Et c'est très très intéressant, parce qu'on se rend compte que la politique est une question d'ego, point barre, c'est que de l'ego. L'intérêt général, franchement...

• Mais est-ce qu'on peut arriver à faire mieux, d'après vous ? Parce que Karma City nous montre aussi que l'utopie vire très vite à la contre-utopie...

Je pense que n'importe quel système, y compris le meilleur, comporte en lui son propre poison. Et l'essentiel, c'est donc de faire évoluer la nature humaine, plutôt que le système. Parce que tant que le système est basé sur la cupidité, la compétition, le goût du pouvoir, forcément, on développe chez les individus une appétence à ne penser qu'à soi.

Sommes-nous condamnés à disparaître du coup ? Quand j'avais fait l'Homme de Java je traitais ces thèmes récurrents comme l'origine de l'Homme, donc ça me reste ! Ce qui m'intéresse c'est ce qui a dans la tête des gens, je me demande comment ils pensent !

• Et pour revenir à Karma City, c'est étonnant ce mélange de scientifique, de politique et de religieux, non ? 

Dans mon petit village justement, c'est le hasard, mais j'ai deux physiciens quantiques qui sont mes voisins. Et donc moi au départ j'ai pris les concepts de la physique quantique parce que d'un point de vue scénaristique c'était intéressant, parce qu'on arrive à cette contradiction qui est que plus on rentre dans l'hypermatérialité, donc au niveau sub-atomique, plus on s'éloigne de la matière, et donc on arrive dans des concepts spirituels. Et est-ce qu'on peut parler de Dieu sans parler de religion ? Et je trouvais ça très intéressant. On est pas obligés de passer sous les fourches des dogmes, de tout ça. La science, elle-même, maintenant, à ce niveau là, nous permet d'avoir une vision métaphysique ou spirituelle.

Et d'ailleurs chez les physiciens quantiques il y a deux familles, pour simplifier : les réalistes qui disent "on comprend pas, mais ça marche, donc on l'applique" - les GPS, les portables c'est de la physique quantique tout ça - et puis les autres qui disent "heu quand même, on veut trouver du sens !". Mais est-ce qu'il y a vraiment du sens à trouver ? Tout ça est passionnant, parce que justement, on enlève tout le bazar religieux et ça permet de poser les vraies questions, du rapport au réel, de ce qu'est le réel, la position de notre ego, de notre mental par rapport à notre vision  personnelle du monde... tout en sachant que c'est notre mental qui crée le réel en permanence, et qu'il n'y a plus de déterminisme en science, et tout ça ! Donc tout ce qu'on a appris à l'école c'est à la fois vrai et faux, et c'est très intéressant de se le dire. Si on plonge vraiment dans ces concepts-là c'est perturbant.

• J'espère qu'on plongera encore plus dans ces concepts dans le second volume alors !

Pas trop non plus, il faut que ça reste de la BD avant tout, mais je ne peux pas m'empêcher de glisser deux ou trois trucs, parce que ça nourrit un univers !

Merci pour tout en tous cas et bon courage pour la suite, qu'on attend avec la plus grande impatience !

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