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Interview : Maliki nous parle Tipeee, milieu de l'édition et avenir de la BD

Franco-belge Le 05 mars
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par LiseF
Interview : Maliki nous parle Tipeee, milieu de l'édition et avenir de la BD

Le 2 mars dernier, nous vous proposions une enquête sur les auteurs qui ont choisi de délaisser le circuit classique pour vivre grâce à Tipeee. Suite à cet article, vous aviez été plusieurs à nous questionner sur les réponses de Maliki. En effet, ce couple qui regroupe son travail sous un seul pseudonyme, nous avait répondu par mail pour des raisons pratiques, et avait beaucoup développé le sujet.

Vous l'aurez peut-être remarqué, sur 9emeArt on publie de moins en moins d'interviews intégralement retranscrite. Nous préférons vous proposer des articles qui vont à l'essentiel, en citant plutôt les auteurs. Mais le discours de Maliki mérite d'être lu dans son intégralité, tant le couple s'est appliqué à développer le sujet. Nous vous proposons donc ici l'interview complète ! 

Pourquoi avoir lancé un compte Tipeee ?
Le lancement de Tipeee s'est imposé comme une évidence quand j'ai vu qu'au rythme auquel mes revenus (provenant du circuit traditionnel) chutaient, il me faudrait trouver un autre métier d'ici un an ou deux. Je ne dirais pas que faire appel au mécénat participatif était un acte désespéré, puisque ça faisait un moment que je suivais avec intérêt l'évolution de ce type de rémunération pour les auteurs américains sur Patreon, mais c'était en revanche vraiment une question de survie, couplée à l'envie de retrouver plus d'autonomie et de liberté. Je suis partie du constat que le circuit classique ne fonctionnait plus, en tout cas pour moi. Le pourcentage de rémunération des auteurs est ridicule, 8 à 10% du prix du livre en moyenne, 1€ et des poussières par livre. C'est le maillon le moins bien payé de la chaine.

Les placements de mes livres en magasins étaient hasardeux, et quand il y en avait, l'espérance de vie du livre en rayon était d'une semaine ou deux... La communication, c'est principalement moi qui la gérais, sur les réseaux, sur mon site. J'ai réalisé des bandes annonces en dessin animé, toute seule, à mes frais pour promouvoir mon travail parce qu'il n'y avait "pas de budget" pour ça. J'ai rémunéré une comédienne de doublage pour faire la voix. J'ai vu des quantités monstrueuses de mes livres revenir pour se faire pilonner parce que ça coûtait moins cher de les détruire que de les remettre dans le circuit. J'ai vu des intermédiaires se gaver sur mon dos pour des services qui m'étaient quasi-inutiles ou inexistants. On fait miroiter aux auteurs la "chance" d'être présents en magasin, mais c'est un miroir aux alouettes. En réalité, nous ne sommes qu'un grain de sable plein d'espoir dans l’immense désert de la surproduction organisée. Retrouver un contact direct avec ma communauté, mes lecteurs, en circuit court comme le font les agriculteurs étouffés par la grande distribution, m'a semblé la seule chose rationnelle à faire.

Quand as-tu lancé ton compte ?
J'ai lancé ma page Tipeee en juin 2016

Comment au quotidien ça modifie votre ton d'autrice ? Il y a des choses en plus à faire par rapport à un auteur "classique" ? Des choses en moins ?
Le métier d'auteur en soi ne change pas beaucoup. On continue à raconter nos histoires, à se lever tôt et à travailler beaucoup parce qu'il y a des deadlines qu'on se fixe nous même : Le strip de la semaine, l'illustration du mois, l'avant première pour les tipeurs... Il n'y a juste plus de contrainte éditoriale extérieure. Mais dans mon cas, j'ai la chance de n'avoir jamais vraiment eu de contraintes de la part de mes éditeurs, donc ça ne me dépayse pas tellement. Je fais la même chose qu'avant, mais plus sereinement. Ce qui change beaucoup en revanche, c'est tout ce qu'il y a à faire en plus du métier d'auteur. Forcément, l'indépendance a un prix, dont celui de porter beaucoup de casquettes et de toucher à plein d'autres métiers comme
- Gérer la communication sur les réseaux sociaux,
- Dessiner, faire imprimer chaque mois les contreparties physiques (les ex-libris), préparer les fichiers, réceptionner les colis, signer chaque contrepartie
- Gérer tous les envois des tipeurs et de la boutique en ligne, passer du temps à la poste à lécher des timbres
- Faire de la compta, du juridique, étudier des devis
- Envoyer des livres et des factures aux libraires qui souhaitent travailler avec nous
- Réaliser une émission de radio pour le tirage de la loterie des tipeurs 
- Monter des vidéos de timelapse 

Sans compter les weekends passés sur les salons à faire des dédicaces et à vendre nos livres.

J'en oublie sûrement. Heureusement, nous sommes deux maintenant, avec Becky, à travailler à temps plein sur Maliki, et nous avons déjà du mal à absorber la charge de travail. Pour une personne seule, ce serait impossible.

Est-ce que c'est intéressant, en parallèle de ton Tipeee, de continuer à publier aussi par le circuit "classique" (en passant par un éditeur) ?
J'ai encore deux livres à paraitre chez des éditeurs. Le tome 3 de mon roman, chez Bayard, et le tome 7.2 de Maliki, chez Ankama. Je m'y suis engagée avant de passer sur Tipeee et je m'y tiendrai. Le roman est presque terminé. Mais très honnêtement, je le fais parce que j'aime (j'adore même) écrire du roman, et parce que j'ai envie de raconter la fin de cette histoire commencée dans le tome 7.1, mais ce n'est clairement pas ça qui va nous faire vivre avec Becky.

A vrai dire, le roman, c'est encore pire que la BD, je le fais largement à perte, par pure passion. Mais je suis obligée de faire passer ces projets au second plan car la passion ne remplit hélas pas mon assiette. Dans l'absolu, je pourrais être tentée de travailler avec un éditeur. C'est beaucoup plus confortable, on ne fait "que" écrire et dessiner, et tout le reste est géré par des gens qui savent le faire mieux que nous et qui nous veulent du bien... en théorie. Si c'était la réalité, et si les rémunérations permettaient de vivre correctement, alors oui, j'aimerai travailler avec des éditeurs. Mais dans le contexte actuel, non. Le seul moyen de vivre de la BD en passant par le circuit classique, c'est de vendre des dizaines de milliers de livres, des centaines de milliers même. Mais ce n'est pas possible, à part pour quelques auteurs qui cartonnent vraiment (et c'est généralement mérité !) et pour lesquels les éditeurs mettent le paquet en communication, en placement... Pour ma part, je trouve cette course à la croissance presque malsaine. Je n'ai pas l'ambition de vendre des centaines de milliers de livres. Si j'en vends 10 000 en direct à des gens que ça intéresse vraiment, et que ça me permet de vivre beaucoup mieux que d'en vendre 50 000 avec un mode de distribution classique, alors je préfère opter pour cette décroissance raisonnée. Mon égo le supportera très bien !

Sur ta page on voit que tu collectes presque 10 000 euros ce mois-ci, mais une fois enlevé la commission du site et les contreparties, ça doit faire bien moins ?
Je dois avouer que devant la complexité de l'entreprise (nous avons du fonder une SAS pour gérer nos diverses sources de revenus) nous avons fait appel à un comptable qui vous dirait ça mieux que moi. Mais à la louche, je dirais qu'on en a pour 1000€ par mois pour produire et envoyer les contreparties. Tipeee prend 8%, donc 800€ de commission. On doit payer l'hébergement du site et de la radio, et divers frais d'équipement. Bien sûr, il faut compter le temps de travail de deux personnes à temps plein pour produire tout ça, déduire les charges sociales et les impôts, comme tout le monde. Mais bien sûr, ça reste très supérieur à ce que je pouvais espérer gagner avant, c'est le jour et la nuit ! Je ne pense pas avoir spécialement changé de train de vie, mais je mange mieux (plus sainement), j'habite dans un meilleur endroit, j'ai un espace confortable pour travailler et parfois j'arrive même à prendre mes weekends (!). Je peux mettre de l'argent de côté, faire des projets sur le long terme, investir... Je reste très prudente car on ne sait pas si ça va durer, mais c'est une formidable bouffée d'oxygène. On va peut-être même embaucher une personne de plus pour nous aider à gérer tous les projets.

Ton Tipeee marche sacrément bien, pourquoi d'après toi tes lecteurs ont été aussi motivés pour t'aider ?
C'est difficile à dire. Je pense qu'il y a plein de facteurs. Depuis 2004, je publie des BD gratuitement sur Internet, sur mon site. Je l'ai fait parce que j'en avais envie, pour progresser, et pour faire plaisir aux gens. Nous étions peu nombreux à l'époque à pratiquer le "webcomic", et c'est peut-être parce que j'étais au bon endroit au bon moment que Maliki a marqué le cœur de plein de gens. Voir cette communauté grandir, m'encourager sans cesse pendant toutes ces années, c'est ce qui m'a toujours poussé à me dépasser et à m'améliorer, c'est un genre de symbiose, chacun y trouve son compte. Je me suis beaucoup livrée, sans filtre, dans mes BD, et je pense que c'est parce que j'ai beaucoup donné pendant des années que, quand j'ai demandé à mes lecteurs de me suivre sur ce nouveau mode de financement, j'ai pu recevoir autant de bienveillance et de soutien. J'aime à penser que quand on ne prend pas les gens pour des cons, ils vous le rendent bien. C'est ce qui est en train de se passer avec Tipeee, et je dois dire que ça me touche beaucoup. Ça donne de l'espoir.

Que conseillerais-tu à un auteur qui souhaiterait lancer un Tipeee ?
Tout dépend si c'est un tout jeune auteur ou un auteur déjà bien installé. A-t-il une communauté solide qui le suit ou non ?
A un jeune auteur, je dirais de ne surtout pas tout miser sur Tipeee, ou sur une seule source de revenus en général. Débarquer sur Tipeee et espérer en vivre en étant encore inconnu me parait impossible, c'est contraire à ce que je disais plus haut : donner d'abord, recevoir ensuite. Après, même si 10 ou 100 personnes contribuent sur le Tipeee d'un jeune auteur, c'est toujours un petit complément de revenu non négligeable, comparé à 0 s'il n'avait rien fait, donc ça ne peut pas faire du mal, et ça peut contribuer à le faire connaitre via un autre réseau. Mais il ne faut pas négliger toutes les autres pistes, y compris les éditeurs, qui à mon sens ont encore un rôle très important à jouer dans la découverte, le soutien et l'encadrement des jeunes auteurs. En revanche, c'est aux jeunes auteurs de se former aux questions juridiques et contractuelles, pour ne pas signer n'importe quoi à n'importe quelle condition. C'est aussi parce qu'on a signé des contrats foireux pendant des années qu'on en est là. Nous, auteurs, sommes aussi responsables des conditions scandaleuses que nous dénonçons, et j'encourage tous les jeunes qui souhaitent que la profession perdure, à se renseigner, à adhérer au SNAC BD par exemple, ainsi qu'à des groupes d'entraide d'auteurs, sur facebook ou autre, et surtout à faire relire leurs contrats par un auteur expérimenté avant de signer ! 

Pour des auteurs déjà bien installés, qui se sentent de mettre les mains dans le cambouis et épris d'indépendance, je ne peux que les encourager à tester cette façon de travailler. Si moi j'y trouve mon compte, peut-être qu'eux aussi. Mais encore une fois, il leur faudra avoir bâti une communauté, et ça ne se fait pas un jour. Vendre beaucoup de livres en librairies et être proche de ses lecteurs sont deux choses différentes. Je crois même que ça ne se calcule pas. Ça doit être une démarche sincère. Quand je participe à des colloques ou à des interventions, on m'oppose souvent l'idée, y compris chez mes collègues, que les personnes pour qui le mécénat ou le financement participatif a fonctionné sont des "chanceux", qu'ils sont "gagné à la loterie", comme si leur succès avait un côté aléatoire, et que conseiller à d'autres auteurs de tenter le coup revenait à leur conseiller avec condescendance, de jouer au loto. Je trouve ce genre raisonnement assez nihiliste. C'est comme dire que le dessin est un don et nier les années de travail derrière. Dans les deux cas, pour moi, c'est du travail, beaucoup de travail, des sacrifices, de l'obstination, de la passion, et non, ce n'est pas QUE le hasard, même si on ne contrôle pas tous les paramètres et que je ne conseillerais pas à tous le monde ce chemin.

Penses-tu qu'on peut considérer que ce système est l'avenir de la BD ? Vu le marché de la BD actuel qui paye très mal les auteurs ?
Je ne pense pas qu'il faille que ce système soit l'avenir de la BD. D'abord parce que je doute que les lecteurs, malgré toute leur bonne volonté, puissent absorber et financer tous les auteurs. Mais aussi parce que ce mode de fonctionnement est très (trop ?) particulier, et s'adresse à des auteurs qui ont envie de toucher à plein de métiers, qui ont le temps (pas d'enfants par exemple), un conjoint ou une personne pour les aider. C'est un statut qui n'offre aucune sécurité, aucune garantie, aucun filet en cas de chute, pas de système de santé, de retraite fiable... Ce que j'aimerais, à terme, c'est que plus d'auteurs s'engagent dans cette voie, pas forcément pour y rester à vie, mais simplement pour faire pression et remettre à plat, une bonne fois pour toute, le système en place si défavorable aux auteurs. Les auteurs sont sur un manège, et ce ne sont pas ceux qui le font tourner qui décideront de l'arrêter, tant qu'on court après le pompon et que les gens paient le guichetier pour nous voir tourner. C'est à nous de descendre, et de dire que non, on ne veut plus de ce manège là.

Ces nouveaux modes de fonctionnement, Tipeee, le participatif, sont une opportunité pour nous de faire bouger les lignes pour que tout le monde en profite. Si nous, expérimentés, ne prenons pas le risque de casser les "traditions" et de faire autrement, comment les plus jeunes, encore plus précaires, pourraient se le permettre ? Malgré mes désillusions, je crois encore qu'un système juste et raisonné est possible. Il n'existe pas encore, mais nous avons peut-être maintenant des leviers nouveaux pour le faire émerger.

Voilà, nous espérons que vous aurez trouvé cette interview inspirante ! Pour soutenir Maliki, rendez-vous sur sa page Tipeee !

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