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L'interview de Paul Cauuet, dessinateur des Vieux Fourneaux

Franco-belge Le 27 nov
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par Alfro
L'interview de Paul Cauuet, dessinateur des Vieux Fourneaux

De passage à Nantes, à La Mystérieuse Librairie, pour promouvoir la sortie du deuxième tome des Vieux Fourneaux qui porte le doux sobriquet de Bonny and Pierrot, le dessinateur Paul Cauuet a répondu à quelques-unes de nos questions. Entre succès de librairie, petit potager bio local et réalité qui rejoint la fiction qui rejoint la réalité, une entrevue passionnante avec le co-créateur, avec Wilfrid Lupano, de l'une des meilleures surprises séquentielles de l'année !

Sullivan : Vous avez connu un succès impressionnant dès la sortie du tome un, avec plusieurs prix décernés. Est-ce que vous vous attendiez à tout ça ?

Paul Cauuet : On espère tous plus ou moins que notre travail va marcher, mais c’est vrai qu’au départ, on ne savait pas trop. On était content de notre travail, on savait qu’il était honnête. On a été sincère et on y a mis une part de chacun d’entre nous.

On a commencé le premier en 2011, et on l’a gardé un peu « au chaud » pour qu’il n’y ait pas trop d’attentes entre deux tomes. Mais pendant ce laps de temps, on a eu les retours des libraires à qui Dargaud avait envoyé les exemplaires, en tout cas les quarante premières pages, et ils étaient très bons, les libraires étaient enthousiastes sur cette série avant sa sortie. Donc pour nous ça commençait bien, on savait qu’ils allaient pouvoir défendre l’œuvre, et oui comme vous l’avez dit, ça a bien fonctionné.

On en est très contents, puisqu’à notre époque une série qui décolle dès le premier tome c’est plutôt rare, là Dargaud a fait réimprimer des exemplaires, ils sont tous fous avec cette série.

S : Ça doit être agréable d’être auteur BD dans ces conditions.

P : Oui complètement, personnellement je suis dans le milieu depuis 12-13 ans, et c’est finalement avec cette série que ça décolle.

S : Vos personnages marginaux paraissent tous, comme tu l'as dit, sincères, on s'identifie, moi ayant grandi à la campagne j'ai l'impression de revoir les vieux notamment... D'où est ce que vous tirez l'inspiration ?

P : En fait c’est Wilfrid [Lupano] qui a écrit l’histoire et créé ces personnages. Avant qu’il écrive l’album, on a mis en commun nos avis, ce qu'on voulait faire : parler de la famille, de notre époque, de notre société, etc. Et parler de la vie, et plus particulièrement avec des personnages du troisième âge, qui sortent un peu des stéréotypes BD qui ne nous convenaient plus en tant que lecteurs.

Moi, j’avais envie de les dessiner parce que j’aime ça. J’adore le personnage du père d’Homer dans les Simpsons, dans Groland j’aime comme ils traitent les vieux, je les trouve attachants par leurs défauts, leurs faiblesses.

Donc Wilfried m’a envoyé l’album tout écrit, et j’ai directement adoré les personnages, leur caractère, leur physique …

S : Justement, tu es intervenu sur le physique des personnages ?

P : Ah oui, parce que déjà quand Wilfrid les écrit, il me les envoie avec des descriptions pas très… précises. Bon, Pierrot est grand, mince, longiligne … des lunettes, des cheveux blancs. Mimile il est plutôt trapu, Antoine il est plutôt « médian », parce qu'il a travaillé à l'usine, donc il est un peu solide, Pierrot c'est l'anarchiste et il fume comme un pompier. Bon, il faut les différencier les personnages, c'est pas intéressant d'avoir trois vieux qui se ressemblent.

De toute façon à 75 ans, on a une expérience, une carrière, on ne vieillit pas tous de la même façon selon le métier qu'on a fait.

Quand on les voit gamins, c'est les mêmes, les trois petits qui jouent aux pirates, 70 ans plus tard, chacun a eu son parcours, sa vie.

S : La BD, comme les gens le savent, ça parle beaucoup de résistance, de la société actuelle, de la paupérisation culturelle, du syndrome des fils de l'homme – en vouloir à la génération d'avant -, donc est-ce que toi, tu penses que la BD sert justement à partager ce genre d'idée, que c'est une forme de résistance, ou est-ce que tu vois juste ça comme un délit d'initié ?

P : La BD c'est un médium génial parce que c'est la liberté absolue, tu peux tout faire, tout raconter, ça nécessite un peu de talent de dessin et d'écriture, contrairement à la télé ou le cinéma ou il faut convaincre des centaines de gens, investisseurs, producteurs, etc... La BD avec le roman c'est ce qui offre le plus de libertés.

On trouvait dommage avec Wilfrid, justement, qu'il nous soit proposé toujours les mêmes histoires avec les mêmes personnages, beaux, grands, forts, nous on avait envie de parler au plus grand nombre et de raconter une histoire avec des gens assez... normaux, qu'on peut croiser dans nos familles ou nos entourages quoi.

Donc oui on peut tout raconter en BD, et on n'est pas les seuls à le faire, heureusement, il y a plein d'auteurs. Moi j'aime beaucoup le travail d'Etienne Davodeau ces dernières années. Je lis très peu de BD, de moins en moins en tout cas, mais ce qu'il a fait récemment, vraiment, ça me parle, de nous, de notre époque, de notre société, des aberrations, de la bêtise, du progrès du consumérisme. C'est ce qui transparait un peu dans notre histoire.

Parce que, avec Wilfried, quand on se voyait, avant Les Vieux Fourneaux par exemple – on est copains depuis 10 ans – on a travaillé au bout de quelques années ensemble, sur notre précédente série, L'Honneur des Tzarom, quand on se voyait on parlait très peu de boulot, de notre travail, on parlait presque essentiellement de l'actualité, de la société, des infos, de ce qu'on avait vu … On devait se voir pour le travail et finalement on arrivait jamais à bosser, parce qu'on parlait d'autre chose, et voilà on avait envie d'écrire là-dessus justement.

Donc oui, la BD c'est un médium … Il faudrait que ce soit peut être plus pris dans ce sens là. On en a eu plein des histoires d'heroic-fantasy, de polar ou de science-fiction, bon ça va, même moi j'en ai fait avant, mes premières séries c'était ça c'était l'heroic-fantasy et la SF. J'ai du mal à voir ce qu'on peut raconter encore dans ces univers-là, pour être vraiment original.

S : Ce n'est pas édité de la même manière...

P : C'est mon point de vue (rires), mais je suis vraiment content de faire ça parce qu'on voulait mettre du fond dans ce qu'on voulait raconter.

S : C'est réussi en tout cas. Mais pour revenir sur la SF/Fantasy, il y a plein de façons de faire bien, c'est surtout que certains tirent trop sur la corde

P : Oui complètement, moi c'est surtout les histoires qui se ressemblent toutes qui me fatiguent...

S : Justement on va rester un peu là dessus, l'Ennemi commun, c'est la finance pour tous les gens marginaux …

P : Pas si marginaux que ça. Enfin le terme marginal...

S : Tout dépend où tu situes la limite du marginal, mais quand on découvre par exemple le background des persos, Mimile qui a fait trois fois le tour du monde, et que Sophie les accuse d'être la première génération qui a …

P : Oui enfin elle exagère un peu.

S : Elle exagère, sauf que le premier choc pétrolier, c'est 1973. Personnellement, c'est la génération de mon père donc je me suis largement reconnu dans ça.

Et mine de rien, ils ont vécu des vies quand même pas communes, ils n'ont pas eu le quotidien Espace/labrador/factures …

P : Ben moi, quand j'étais petit, ma grand mère me racontait ces histoires là, et voilà on avait envie de faire une BD sur cette génération de nos grands-parents.

Typiquement, moi ma grand mère elle est née en 1930, elle est décédée aujourd'hui mais c'est cette génération là, et quand j'étais gamin elle nous racontait ce genre d'histoires, et à l'époque ça m'intéressait pas. Puis, plus j'ai grandi et plus je m'y suis intéressé, en me disant c'est quand même fou ces vies, une autre époque, la guerre, des années pas faciles.

Même les histoires d'enfance, mon père qui s'amusait en vacances avec son cousin, qui avaient des jeux que ma sœur et moi on a pas eu parce que c'est pas la même époque, ils jouaient dans l'usine de son grand père, quand il n'y avait plus personne, ils faisaient des trucs incroyables, des conneries...

Je me demande s'ils s'amusaient plus, s'ils étaient plus heureux, je pense pas, on a été heureux aussi étant gamins. Mais ces gens là en tout cas qui ont 75-80 ans, ils ont une vie incroyable, parce qu'ils ont connu la Seconde Guerre Mondiale, et puis tout le progrès qui a suivi, qui a été vu comme quelque chose de bénéfique, la consommation, l'urbanisme, tout ça, et quand Sophie les engueule, leur dit que c'est eux les responsables de tous les maux de la Terre, elle exagère un peu, eux ils ne savaient pas trop ce qui allait en découler. La génération de Sophie, la notre donc, elle sait quelles sont les conséquences de tout ça, la surconsommation, le progrès à foison, parce que ça va être à nous, c'est notre génération qui est responsable maintenant, et si nous on ne fait rien, ce seront nos enfants et nos petits enfants qui nous diront : vous le saviez, ce que ça allait causer, vous n'avez rien fait, vous avez continué dans le même sens, et c'est ce qu'on voulait montrer. Le choc des générations, le regard des uns sur les autres, c'est ça qui est intéressant.

S : Justement, par rapport au monde de la finance dont on parlait, quel regard tu as sur l'industrie de la BD, franco-belge en particulier, avec la surproduction, avec Delcourt qui sort 25 albums par semaine, des auteurs qui sont devenus professionnels et qui ne le sont plus aujourd'hui … ?

P : On en parle, moi je travaille au sein d'un atelier, on est huit à bosser là-bas, on fait pas tous de la BD. Il y a des coloristes, il y en a qui bossent plus dans la pub aujourd'hui parce que ça rapporte plus, qu'il y a plus de travail, bon, c'est compliqué.

Comme je te disais ça fait 13 ans que je fais ce boulot, et il n'y a que maintenant que je touche des droits d'auteur parce que mes albums se vendent.

Oui, il y a une surproduction, moi-même comme je te le disais, je ne lis plus tellement de BD, même pas dix albums par an, et en gros, c'est ceux des copains, les nouveautés de Wilfrid par exemple, parce que c'est un autre univers, que j'aime bien ce qu'il écrit, même si j'aime pas tous ses univers, j'accroche pas à tous.

Ouais la surproduction … comment dire … C'est la crise, il y a trop d'offre, et la demande c'est la même, voir un peu plus faible... En crise, la culture passe toujours un peu à la trappe en premier.

Le problème c'est peut être les éditeurs qui signent trop de trucs pour prendre de la place... De toute façon ça va finir comme au Monopoly, chacun un côté du plateau, et il ne reste que les « gros », c'est ce qui commence à se faire, les gros rachètent les plus petits, ces derniers ont de plus en plus de mal à exister, sauf quand ils accrochent un auteur phare, je pense au dernier Riad Sattouf, je connaissais pas avant la réédition, je savais pas ce qu'il avait fait, bon ben visiblement ça marche très bien, Riad Sattouf est connu et les affaires roulent.

Donc oui, d'un coté les éditeurs qui trustent trop pour dominer tout l'espace, et puis de l'autre les auteurs qui devraient aussi se poser la question, est-ce que ça sert à grand chose de raconter encore la même histoire, je sais pas, d'un mec qui découvre son passé, qui va combattre des méchants qui veulent pas découvrir la vérité...

S : Après si l'éditeur t'empêche de faire quoi que ce soit de nouveau…

P : Ah mais oui, mais de toute façon tout le monde est un peu fautif. Enfin pas là, j'accable pas les auteurs, parce que c'est nous qui sommes le plus paupérisés dans l'histoire.

S : Non, c'est les journalistes (rires). Nous on dit rien, on est pas assez.

P : (rires) Non mais je sais pas, peut être un peu plus d'originalité, moins de frivolité de la part des éditeurs, qui des fois signent une série sur un concept, une originalité qui les intéresse, et puis à la fin avant la sortie « Oh ben, il faut arrondir un peu les angles pour que ça rentre dans le moule, pour que ça plaise au plus grand nombre », alors qu'à la base c'était un truc un peu piquant, il aurait fallut le garder... Enfin voilà, je n'ai pas un regard très pertinent, mais bon va se contenter de ça (rires).

S : On va revenir un peu sur l'histoire, est-ce que vous avez l'impression de parler au nom des deux générations quand vous écrivez ? Parce qu'encore une fois on a été impressionnés du réalisme des personnages.

P : Wilfrid est connu pour ça, pour ses dialogues, il aime beaucoup les écrire, donc là les vieux... Dans les avis on nous a souvent dit « C'est du Audiard », bon ça nous fait plaisir parce qu'on aime beaucoup les Tontons Flingueurs, cet esprit-là, et tous ces acteurs qui ont joué dans ces films. Mais c'était pas un truc voulu à la base, c'est marrant ça a été repris dans les critiques, alors que nous les personnages, ils ont 75 ans, ils parlent... et bien avec des expressions de leur époque. Ca serait bizarre de faire parler ces personnages comme le fait Sophie qui en a 28, ils ne peuvent pas, ils n'ont pas eu la même vie, la même culture, et Wilfrid il a pioché ça dans des anecdotes de sa vie, de sa famille, des gens qu'il a côtoyé dans dans des bars, parce qu'il a longtemps tenu des bars, des boîtes. Il a travaillé avec toute une faune de population diverse, de milieux et d'âges différents, quand il était petit ses parents tenaient des bars, donc il y a tout cet univers-là, d'argot, qui émane de chez lui et qui transparait dans ses dialogues. Pas mal d'expressions marrantes du bouquin viennent de conversations qu'il a vraiment entendu.

S : Et à quoi peut-on s'attendre pour la suite ? L'ouverture du Tome 2 est vraiment dingue et fait envie.

P : Là on est sur le Tome 3, c'est une autre histoire avec les mêmes personnages quelques temps après, je vais pas en dire plus. En fait si, chaque tome est une histoire indépendante, avec les mêmes personnages, et qui traite la vie d'un des personnages, le tome un c'était sur Antoine, le tome deux c'est sur Pierrot, et le tome trois ça va être sur Mimile, et le tome 4 sera sur Sophie.

S : C'est déjà un peu sur Mimile dans le tome deux, vers la fin.

P : Oui, dans le tome un aussi un peu, mais Mimile c'est plus secret quand même. Mais c'est ça qui nous plaisait, parfois on a du mal à dissocier la personne qu'il y a devant nous, que ce soit un petit bonhomme, une petite madame qui a 70-80 ans, et de se dire « Quelle vie elle a eu cette personne ? », est ce qu'elle a aimé ?, est-ce qu'elle a fait des choses atroces ? Quand on te montre l'image d'un petit vieux qui va acheter sa baguette de pain, et on te dit en voix off que c'est un ancien SS, qui est recherché par les tribunaux internationaux, et toi dans ta tête tu te dis c'est pas possible ce petit vieux-là, tu ne l'imagines pas comme ça, c'est comme Mimile dans sa maison de retraite qui lit l'Équipe en charentaise, et bien en fait il a eu une vie incroyable, alors on le distille un peu à la fin du 1, un petit peu dans le 2, et dans le 3, c'est vraiment axé sur lui, et le tome 4 sera sur Sophie parce qu'on sait pas grand chose d'elle non plus, ce qu'elle a fait avant, même si elle n'a que 28 ans, y'a encore des zones d'ombres, même pour moi.

S : A quel moment dans l'écriture vous avez décidé de partir sur un tome 2 beaucoup plus rocambolesque que le premier. Par exemple on pourrait adapter le premier en téléfilm, le deuxième, complètement fou, non.

P : Disons qu'avant d'avoir le tome deux, je ne savais pas de quoi ça allait parler. Enfin si, Pierrot. Wilfrid il envoie le scénario complet aux dessinateurs avec qui il travaille, pas au fur et à mesure, il n'envoie pas un pitch avec trois pages « là ça va parler de ça, là ... ». Et c'est très bien parce que ça donne une super visibilité. Bon, il faut attendre un peu, mais après on voit tout l'album du début à la fin on sait ce qu'on va dessiner, on voit tout c'est génial, et il fait la même chose avec les éditeurs, il leur envoie l'album en entier, ce qui les oblige à lire un peu (rires), ce qui des fois les ennuie. C'est lui qui le dit ça (rires).

Et donc moi le tome deux, je l'ai découvert quand il me l'a envoyé. J'ai trouvé ça génial ces nouveaux personnages, enfin, tout l'immeuble avec le collectif, etc.

Donc ça vient de son esprit malade et fertile, hein, toute cette histoire, moi je suis. Mais j'adore, à chaque fois, je trouve ça super, mon boulot c'est d'essayer de rendre ça aussi drôle que ça l'est à l'écriture, ou touchant ou sentimental en fonction des scènes, et le tome trois c'était pareil.

Enfin si, le tome trois, il m'en a parlé un peu avant parce qu'il voulait évoquer deux pistes, il ne savait pas trop. Donc j'ai eu un peu moins de surprise à la lecture du tome trois parce qu'il m'avait expliqué les deux pistes, finalement il a mis les deux, donc le tome trois sera un peu plus long, il fera 62 pages.

Mais voilà, moi j'adore attendre et avoir la découverte en me disant qu'est ce qu'il va me concocter.

S : Et au niveau des inspirations graphiques pour les flashbacks, ce que je trouve touchant, déjà académiquement ton dessin est assez incroyable, parce que c'est très beau, maîtrisé, tout est bien rempli, mais en plus encore une fois les flashbacks sonnent très vrais.

P : Ouais, ça c'est la doc', il faut chercher. Alors bon, ça se passe dans les années 50-60, pour le tome un, non même pour le tome deux en fait. J'ai pas mal bossé avec les archives de l'INA, sur leur site, pour les scènes de manifestations aux abords des usines.

C'est super ce site, on tape quelques mots-clefs, une année, et puis on tombe sur des vidéos en noir et blanc, muettes parfois. Bon puis après, pour avoir les costumes, Internet te permet tout. Pour les costumes de CRS de l'époque, les fringues des ouvriers qui manifestent, les véhicules, tout ça. Et puis pour le tome deux c'est pareil, les scènes de manifestation, c'est moi qui ai implanté ça au métro Charonne, avec les manifestation anti-guerre en Algérie, je me suis dit que ça serait pas mal de mettre la petite histoire dans la grande Histoire, tragique d'ailleurs.

Donc là aussi y'a pas mal d'images d'archives. Mais c'est intéressant de dessiner des DS, des vieux bus de CRS des années 60, la Volkswagen, le bureau de poste, les PTT, parce qu'ils font un braquage... la reine d'Angleterre aussi qui fait un voyage, c'est assez marrant, alors il faut chercher un petit peu mais on trouve tout sur Internet.

S : Parce que c'était un vrai voyage de la reine d'Angleterre ?

P : Oui oui, elle a vraiment fait un voyage dans les années 50, son premier voyage. Bon, et ils en profitent dans l'histoire là, sans trop rêver.

S : Il y a un petit best of du résistant dans les deux albums, c'est quelque chose qui me touche, par exemple les abeilles sur le toit, aujourd'hui il n'y a pas tant de monde que ça qui sait que les abeilles vont disparaître, est-ce que c'est un milieu que vous connaissez, ou vous avez déjà mis les pieds ?

P : J'ai jamais mis les pieds dans une ruche, parce que ça peut être dangereux. Non mais oui pour dessiner cette scène là j'ai cherché : « ruche toit de Paris », j'ai trouvé. Je crois qu'il y a une école d'architecture qui a des ruches sur son toit.

Bon là, c'est un petit groupe de résistants, d'autonomes, avec leur petit potager bio local... Personnellement, ça ne fait pas très longtemps que je suis sensibilisé à ça, mais ça m'importe, pas acheter des merdes qui viennent de l'autre bout du monde, même des fois, t'achètes un truc bio, ça vient d'Argentine, est-ce qu'il est encore bio, le transport, le conditionnement...

Mais oui, c'est surtout que ça fait partie d'un tout, on parle souvent de la connerie du monde, t'as cinquante exemples tous les jours. Bon, eux résistent à leur manière, avec le « Viajeune », on s'aide, les vieux qui ont de l'argent soutiennent les jeunes pour foutre le bordel, et les jeunes expliquent aux vieux Internet, et les vieux apprennent aux jeunes à faire du subversif... C'est un truc qui nous plait, Wilfrid encore plus que moi, il est très fan de la culture subversive, surtout belge, Noël Godin et compagnie, j'essaie de mettre des clins-d'oeil des fois dans les album avec ça, Robert Dehoux qui bloquait tout avec ses allumettes, on en parle dans le tome un, c'est un activiste belge subversif, qui un jour a bloqué toutes les agences bancaires de Bruxelles avec son groupe, avec une boîte d'allumettes, c'est-à-dire que tous les matins très tôt, ils coinçaient une allumette dans la serrure des portes des agences, et elles ont été bloquées, quelques heures seulement certes, mais ça prouve qu'on peut bloquer le système. Et puis, ça ne coûte rien et c'est non violent. Si on réfléchit on trouve toujours le moyen de résister, de manière non violente. Et en plus, c'est emmerder le système en s'amusant.

S : Est ce qu'il y a un âge, pour résister ? Puisque les personnages, des vieux ici, n'ont pas perdu cette flamme qui disparaît souvent avec l'âge.

P : Eux en tout cas ont commencé très tôt, puisque tout petits ils jouaient aux pirates. Et puis chacun a été pirate dans sa vie. Antoine dans le sens où il a été syndicaliste, il s'est battu contre les patrons toute sa vie, Pierrot il s'est battu contre le monde entier parce que c'est un anarchiste, et Mimile il a fait pirate vraiment, parce qu'il est parti, il a navigué, il a fait plein de boulots.

Et maintenant ils continuent à leur rythme. Ils n'ont pas forcément le physique de leur volonté, mais ils luttent toujours.

Donc non, il n'y a pas d'âge, je ne crois pas. Si on sort de la BD, y'a pas d'âge, si on a une conscience politique, ou simplement de notre société, du monde qui nous entoure, qu'on commence à s'intéresser un peu au monde au lieu de se limiter simplement à notre vie et notre carrière. Ca dépend des gens, il y en a qui contribuent à ce que ce système perdure, d'autres qui résistent un peu à leur manière. Ca se joue à plein de niveaux différents, ça peut être qu'on fait, du local, de l'activisme.

S : Dernière question, autour de la résistance encore, on voit que les albums, dès l'intro du Tome 1 avec l'enterrement, sont une géniale ode à la vie, et surtout à la vie qui continue, par exemple le fait que Sophie décide de faire un enfant, quelle place ça tient pour vous ?

P : Oui oui, c'est une question qu'on s'est posés, Wilfrid avant moi puisqu'il a été papa plus tôt. C'est très drôle, parce qu'il a écrit le Tome 1, sa compagne était enceinte de leur deuxième enfant, moi quand j'ai commencé à dessiner le tome un, c'est ma compagne qui était enceinte de notre premier, le tome deux le bébé est né, j'ai dessiné ma fille, qui a à peu près cette tête-là. La réalité rejoint la fiction qui rejoint la réalité.

Donc oui c'est une question que je me suis posé, je vais faire un enfant. Est ce que c'est un cadeau pour lui ? Et puis bon la question s'en va d'elle même, puisque c'est comme ça que ça tourne, c'est la vie et c'est très bien.

C'était quoi ta question déjà ?

S : Ca n'était pas vraiment une question, c'était par rapport à la place de la vie qui continue dans les albums.

P : Ah oui, l'enterrement par exemple, j'ai fait des enterrements, c'est comme ça, c'est la vie. Il y a des gens qui pleurent, d'autres qui rient, d'autres qui se retrouvent que ne se sont pas vus depuis des années, les enfants courent, c'est pour ça que j'ai dessiné ça, parce que ça ressemble réellement à ça les réunions de famille, si tu feuillete les albums photos, c'est des trucs que j'ai vécu et que je sais se sont passées comme ça, je m'attache vraiment à faire ça, dans n'importe quelle scène, la vie c'est ça, des personnages qui parlent, mais autour il n'y a pas « rien ». Il y a des gens partout, sur une station-service, à un enterrement, dans la rue. C'est ça qui est rigolo dans mon travail à moi, parce que Wilfrid il écrit pas forcément tout ça, il sait que je vais le faire. Il m'envoie les personnages avec leur dialogues, et il sait que je ferai le travail de rajout de vie autour.

S : Chose que font peu d'artistes aujourd'hui. Souvent le récit s'affranchit un peu de toute réalité de la vie.

P : Ben voilà, nous on raconte une histoire à notre époque, avec des choses qu'on vit. Après je suis pas non plus sur du réalisme à tout prix, ça me fait chier de dessiner une vieille voiture dans la rue (rire), mais je le fais quand même, en essayant de dessiner une voiture qui existe. Bon dès fois je triche un peu, les voitures c'est pas facile hein. Mais bon c'est rigolo à dessiner le contemporain. Surtout dans le tome deux, il y a de la diversité sur les sujets à dessiner, il y a de la campagne, les rues de Paris, les hôtels de luxe, des gares.

On a fait un périple en fait, avec Wilfrid et nos copines. On avait fait, ou après avoir commencé le un, je ne sais plus, on est allés jusqu'en Toscane. Bon, pas dans les mêmes conditions que les personnages du film, dans une voiture confortable.

S : D'ailleurs, c'est encore une fois très réaliste la Toscane et le voyage…

P : Ha, ça encore une fois la doc aide. Par exemple l'énorme propriété, c'est une photo d'une baraque que j'ai trouvé sur Google, et que j'ai un peu redessiné et retouché, et après je me suis baladé avec Google Street View pour voir les ruelles, les champs, les gris, les murs, c'est génial et passionnant à faire.

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