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Philippe Richelle (Mitterrand Un Jeune Homme de Droite), l'interview

Franco-belge Le 18 sept
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par Republ33k
Philippe Richelle (Mitterrand Un Jeune Homme de Droite), l'interview

À l'occasion de la sortie de Mitterrand, un Jeune Homme de Droite, nous avons eu la chance de rencontrer le scénariste Philippe Richelle, auteur de ce roman graphique et inconditionnel passioné de ce personnage politique et romanesque. Il nous a livré la genèse de ce projet et les secrets de fabrication de cet album édité par Rue de Sèvres, dont la critique est disponible ici.

• Commençons par le commencement, le titre ! Que pouvez-vous m'en dire ? Provocateur ? Indicatif ?

C'est d'abord une volonté d'indiquer ce qu'il y a dans le roman, "provocateur" ce n'est peut-être pas mon intention, mais c'est vrai que certaines personnes peuvent le ressentir comme ça... après "provocateur" je saurais pas dire en quoi, parce qu'avant-guerre, Mitterrand était un homme de droite et le fait d'être de droite n'a rien d'infamant donc provocateur, non je pense pas qu'il le soit. Vous savez quand on propose un titre pour un éditeur en général on en jette plusieurs sur le papier et puis après il y a discussion avec l'éditeur, on choisit celui qui fait consensus. Et là le choix s'est fixé assez naturellement et assez rapidement sur celui-là.

• Justement, sur le fait que Mitterrand était un jeune homme de droite, le roman graphique s'intéresse beaucoup au régime de Vichy : est-ce qu'il y avait une volonté de votre part de finalement "redorer le blason" - c'est peut-être un peu fort - mais de présenter cette époque de manière la plus précise, la plus exacte possible ?

Oui, exactement, parce qu'on a tendance à rendre cliché, à caricaturer cette période. Vichy c'était quelque chose de très très complexe, on fait l'amalgame entre Vichy et Collaboration, mais il faut savoir qu'au début de la guerre, la Collaboration, les Collaborateurs, ils étaient sur Paris. C'était incarné par des gens comme Jacques Doriot et Marcel Déat, ces gens venaient du parti de Gauche, du parti communiste, d'autres de la SFIO et ceux-là étaient des collabos purs et durs, dès le début de la guerre, ils étaient partisans d'une alliance avec la grande Allemagne, c'était des fascistes purs et durs. Alors qu'à Vichy, on trouvait de tout.

Bien sûr on ne trouvait pas des communistes mais on trouvait vraiment un panel très varié de personnes et tous étaient groupés derrière Pétain. Jean de la Couture disait qu'en 1940, 40 millions de Français étaient Pétainistes, et ça s'explique de manière assez facile, parce que Pétain était le héros de 14-18, le vainqueur de la Première Guerre, et de plus il a mis un terme à ce qui aurait pu être pour la France un deuxième 14-18, une deuxième boucherie, une deuxième guerre de 4 ans, en mettant un terme rapidement au combat en juin 1940 quand l'armée française était vaincue et en déroute.

Donc pour ces raisons-là, une grande majorité de français, du moins beaucoup de français, faisait confiance à Pétain. Après ils ont été trompés parce que Pétain a lancé cette idée de révolution nationale, avec le recul ça nous apparaît comme quelque chose de complètement absurde et irréel, parce que l'idée de la révolution nationale c'était : on a perdu la guerre à cause de l'incurie et de l'incompétence des politiciens de la troisième république qui a déteint sur l'armée, elle-même incapable de rivaliser avec l'armée allemande, maintenant on va s'atteler à redresser la France autour de valeur morales plus fortes, inspirées d'un passé lointain, et puis une fois que la France se sera reconstruite, on reprendra les armes et on fera la guerre contre les Allemands.

C'était complétement idiot, compte tenu du rapport de force qui existait, compte tenu du fait qu'en réalité la France était occupée, était sous tutelle allemande, etc. Mais beaucoup de gens y ont cru néanmoins. Alors que parmi les vichystes, il y en a qui ont très vite compris que c'était une imposture et qui ont basculé dans la résistance. Il y en a qui ont mis plus de temps. Donc ça s'est fait par vagues si vous voulez, quand Laval est revenu au pouvoir en 42, Laval est un vrai collabo, beaucoup de gens à ce moment là ont quitté Vichy, ils ont dit "on peut pas accepter ça". Pour d'autres c'est venu plus tard, au moment des grandes rafles contre les juifs de l'été 42, d'abord à Paris puis en zone non occupée aussi. Et troisième grande vague, c'est celle que j'évoque par rapport à la trajectoire de François Mitterrand, c'est novembre 42, il y a le débarquement allié en Afrique du Nord, et beaucoup de Vichystes, notamment le général Giraud qui s'évade d'Allemagne - je le raconte - et d'autres militaires haut gradés faisant partie de l'armée d'armistice, donc 100 000 hommes qui étaient toujours en poste en zone sud et qui cachaient des armes pour reprendre la lutte contre l'occupant, espéraient dans la foulée un débarquement dans le Sud de la France, appuyé par la RAF sur les côtes de la Manche.

Et ça ne s'est pas fait parce que Vichy a tout fait pour que ça n'arrive pas. Et là, pour beaucoup de gens, pour les derniers fidèles de Pétain qui avaient un réel sens civique, un réel sens moral, la rupture était consommée. Alors après, évidemment il y a des gens qui, comme Darnand, le fondateur de la Milice, sont restés jusqu'au bout, se sont dévoyés jusqu'à combattre sur le front de l'Est, etc. Voilà, donc c'est une histoire beaucoup plus complexe, beaucoup plus compliquée que ce qu'on a tendance parfois à véhiculer, c'est vraiment une période très très compliquée. Et donc François Mitterrand, qui était naturellement séduit un petit peu, vu ses origines sociales, par la figure du maréchal Pétain, peu à peu il a vécu une crise de conscience qui l'a amené à basculer dans la résistance et pendant deux ans il a été un véritable résistant, mettant sa vie en péril, en organisant un réseau important, etc donc en tous cas il a joué un rôle de résistant actif en se mettant en péril.

• Et comme vous le disiez, la toile de fond est beaucoup plus complexe. Dans le roman graphique, on bascule parfois - pour parodier - dans un thriller politique où il y a énormément de sous-intrigues. Est-ce que c'était encore une fois un souci historique pour vous ou plutôt le moyen d'amener un peu de rythme et un peu de suspense dans le récit ?

C'est d'abord un souci de bien faire comprendre les évènements, la trajectoire de Giraud est éclairante parce que ça devient un résistant, en rivalité avec De Gaulle. De Gaulle prendra le dessus, mais Giraud on voit très bien que c'est un général fidèle à son chef suprême, Pétain, par souci d'obéissance comme tout militaire. Il est prisonnier en Allemagne, il s'évade, et puis il revient - je raconte la scène - et il fait part à Pétain de sa certitude qu'il faut s'allier avec les Anglo-saxons et tout faire pour reprendre la lutte contre l'Allemagne et là il reçoit une fin de non-recevoir de la part de Pétain et Laval, et donc il bascule de l'autre côté assez logiquement, donc c'était toujours dans ce souci de bien resituer le contexte de l'époque. Après c'est clair que ça amène au niveau narratif du rythme puisqu'on passe de scènes qui se déroulent à Vichy à d'autres scènes qui se déroulent dans une forteresse en Allemagne de laquelle Giraud s'évade, donc ça confère effectivement du rythme au récit, forcément tout ça n'est pas anodin.
 

• Toujours par rapport à cette complexité, dans le roman graphique, il y a quelques ellipses : comment avez-vous réussi à choisir entre les différentes époques et les différents moments à mettre en scène ?

J'ai fait un travail de longue maturation en fait. Ce n’est pas un bouquin que j'ai écrit pour célébrer le proche anniversaire de sa mort, ça fait plus de 15 ans que je lis à peu près tout ce qui sort sur lui, que je m'intéresse au personnage. Au départ je pensais en faire un héros de roman, un héros principal ou secondaire d'un véritable roman, pas d'un roman graphique. Et puis j'ai un peu laissé tomber tout ça, pour me consacrer à mes autres projets, mes autres séries, tout en continuant à m'intéresser au personnage. Et puis ça mûrit, on prend des notes, etc, et puis il y a un moment où on maitrise le sujet, l'esprit créatif a travaillé et donc à un moment donné, ça apparaît comme des évidences. On construit l'histoire un peu comme un jeu de LEGO, mais déjà avec une idée précise de ce vers quoi on peut aller, et de ce qu'il faut conserver ou éliminer.

• Est-ce vous qui avez rencontré ou choisi Frédéric Rébéna ?

C'est Nadia Gibert, notre éditrice chez Rue de Sèvres qui m'a proposé Frédéric et tout de suite j'ai été séduit par son dessin. Je le connaissais parce que avant d'arrêter la BD pendant quelques années, il avait bossé dans A suivre dans les années 90 et j'aimais déjà beaucoup son travail, donc j'avais un apriori très favorable. Au début il a eu un peu de mal à se lancer dans le projet, il a fallu qu'il tourne un peu autour, qu'il se l'accapare et puis une fois qu'il a trouvé le bon ton, le bon trait, ça a roulé tout seul et le résultat je trouve est plus que très très satisfaisant, il est même par moment brillant, il y a des cases magnifiques qui pourraient me servir d'illustrations pour un roman, un peu à la manière de Tardi quand il illustrait Céline.

Et par ailleurs il a cette faculté de rester très près des personnages dans les scènes de conversation, ce que certains dessinateurs ont tendance à fuir, en cherchant l'effet graphique, etc. Lui il reste près de ses personnages. Et dernier point je trouve qu'il a magnifiquement capté le personnage de Mitterrand, son côté impassible et distant et secret avec un dessin qui n'est pas hyper réaliste. Un dessin trop réaliste aurait nui évidemment au propos et à l'efficacité du récit.

• Oui effectivement il y a quelque chose qui se dégage de la façon dont il dessine Mitterrand ! Encore deux petites questions : est-ce que vous avez voulu vous arrêtez là ou est-ce qu'il y a une suite possible ?

Non, non, en l'occurrence quand j'ai soumis le bouquin à Nadia Gibert, ça allait jusqu'en 59. 1959, c'est la mort politique de François Mitterrand après l'attentat manqué de l'observatoire - *rire* c'est tout près de mon hôtel ! Et là il est mort politiquement, tout le monde le donne pour mort, et puis tel un phénix, il va rebondir une fois de plus, parce que c'est une de ses plus grandes forces, cette opiniâtreté exceptionnelle, il va rebondir pour finir président de la république 20 ans après, donc c'est vraiment un destin incroyable ! Et donc j'allais jusqu'en 59 avec l'idée de prolonger, et puis pour des raisons éditoriales, parce qu'on est quand même limité par la pagination, on va pas faire un bouquin de 500 pages, on a décidé de s'arrêter à l'immédiate après-guerre, mais bon l'éditeur est demandeur maintenant de la suite, d'un deuxième chapitre, et c'est une question que me posent tous vos confrères journalistes donc manifestement il y a de grandes chances que d'ici quelques temps un deuxième opus voie le jour.

• Une bonne nouvelle ! Est-ce qu'il y a d'autres hommes politiques, belges ou français, car vous êtes Belge qui vous intéresseraient et qui finalement seraient susceptibles d'avoir aussi leur roman graphique ?

En Belgique, non ! *rires* En France, peut-être l'un ou l'autre mais aucun n'a la stature ou la dimension romanesque de Mitterrand. Mitterrand c'est un personnage qui commence à droite et qui devient socialiste donc il y a vraiment une évolution, c'est un personnage qui est en perpétuel mouvement, il est pas figé, et un bon personnage de roman, de BD ou de films, c'est un personnage qui évolue entre le début et la fin du récit, et donc lui correspond magnifiquement à ce profil de héros romanesque donc il s'imposait tout naturellement comme le premier à aborder. Maintenant c'est clair que De Gaulle n'est pas inintéressant non plus. C'est peut-être un truc que j'envisage, toutes ses relations avec Churchill et Roosevelt pendant son séjour à Londres pendant la guerre, voilà ça ça serait quelque chose d'intéressant aussi !

• Vous parlez de "personnage romanesque", dans quelle mesure avez-vous romancé l'histoire de Mitterrand ?

Je suis parti de faits réels, presque tous les faits que j'évoque, voire tous, se sont produits. Maintenant je fais parler Mitterrand, j'en fais un acteur qui discute avec ses amis, etc. Je lui prête des dialogues donc forcément à ce moment-là certains dialogues sont des dialogues qu'il a effectivement prononcé mais la plupart c'est moi qui les ai créés donc je lui fais dire des choses qu'à mon sens il aurait pu dire mais qu'il n'a peut-être pas dites ou qu'il n'aurait pas dites, va savoir ! Donc on est quand même à mi-chemin entre la biographie et la fiction historique en fait.

• Merci à vous !

Merci !

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