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Quai des Bulles 2013, l'interview de Benjamin Flao (Kililana Song)

Franco-belge Le 28 nov
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par Elsa
Quai des Bulles 2013, l'interview de Benjamin Flao (Kililana Song)

Kililana Song, bande dessinée en deux volumes parues aux éditions Futuropolis, nous plonge dans le quotidien des habitants de Lamu, une petite archipel kenyan. Entre école buissonnière, pêche et légendes africaines, on suit le destin des nombreux personnages qui se croisent au fil des cases.

Kililana Song est une bd belle, intelligente, magique et pleine d'humanité. Ayant déjà dit tout le bien que j'en pensais dans ma critique, j'ajouterai simplement que ce diptyque fait partie de ces livres qui nous font voyager, nous changent un peu, et que l'on prendra un immense plaisir à lire et relire tant il est plein de détails et de subtilités. 

Benjamin Flao était présent au festival Quai des Bulles où il a répondu à nos questions.

Peux-tu te présenter, et nous raconter un peu ton parcours ?

Je m'appelle Benjamin Flao. Comme tous les gamins, je dessinais. J'ai eu la chance d'avoir un oncle qui faisait du dessin, de la peinture. Il s'appelle Gildas Flahault. Quand on est petit c'est important, parce qu'à l'école il y a le jeu, le plaisir d'un côté, et le travail de l'autre. Et j'avais en face de moi un homme qui alliait le plaisir et le travail, c'est très formateur dès le départ. Donc mon choix était assez vite fait, et j'ai vite été un cancre à l'école.

J'ai eu la chance d'aller dans une école de dessin à 14 ans, en Belgique. Puis j'ai fait une autre école à Lyon, Emile Cohl, pendant deux ans. Après je me suis très vite mis à travailler, en faisant des caricatures dans la rue, et en faisant des fresques avec un copain, des fanzines...

La période où j'ai fait des caricatures a été assez importante. C'était une grande période de liberté, et aussi une grande période de travail finalement. On travaille beaucoup sans s'en rendre compte, parce que la caricature demande de faire des dessins très vite, assez justes, avec l'oeil des gens sur nous. On est en pleine rue, donc on est assez vulnérable. Pendant ces 12 ans j'ai acquis une espèce de rapidité de dessin, et de précision. C'est une école qui rend humble, et qui fait vraiment travailler ses gammes.

Peux-tu raconter Kililana Song en quelques mots ?

Kililana Song, c'est une histoire issue de voyages que j'ai fait à partir de 2003, jusqu'à 2007, en Afrique de l'est, au Kenya. Sur l'archipel de Lamu. C'est un endroit où j'ai atterri suite à un voyage en bateau. C'est un coin qui m'a vraiment marqué, dans le sens où je ne pensais pas qu'il y avait encore des coins dans le monde où la tradition maritime ancestrale soit aussi vivante. De la même manière qu'en Bretagne il y a cent ans, il y avait une vraie tradition maritime, la pêche à la voile, etc... Et je pensais qu'on ne pourrait plus retrouver ça. C'est quelque chose que j'ai toujours vu sur des photos en noir et blanc, et qui pour moi avait disparu à jamais. Et là je me suis rendu compte qu'il y avait un endroit où des gamins de vingt ans pouvaient encore naviguer sur des bateaux traditionnels en bois, se repérer aux étoiles et pécher de manière traditionnelle. C'était joli, je suis assez sensible à ce genre de navigation.

Bref, maintenant je vais raconter l'histoire. C'est l'histoire de Naïm, un petit gamin qui est kenyan, qui vit sur l'île de Lamu. Il n'est pas très porté sur l'école, il n'a pas tellement envie de fréquenter la Madras, l'école coranique. Son maitre le tape avec son bâton, alors il préfère rester dehors. L'île de Lamu est le lieu de toutes les contradictions pratiquement. C'est une toute petite île, très tradititionnelle, musulmane à 100%, mais dans laquelle il y a quand même des apports extérieurs, des 'néo-colons' qui s'installent là, des enfants d'anciens colons anglais, des marchands indiens, et beaucoup de touristes. Et puis à côté il y a la Somalie, avec les fameux shebab, les islamistes. Donc ce petit théatre de contradictions est un lieu assez idéal pour raconter des histoires, parce que ça raconte aussi notre monde, et la vie en générale. Et ma tête aussi est bourrée de contradictions. Une histoire, c'est un peu l'extension de ce qu'on a dans la tête.

Donc on a ce petit gamin très débrouillard qui, à défaut d'apprendre des choses à l'école, apprend dans la rue, en se frottant à toute sorte de gens.

Gunther, un capitaine hollandais qui a échoué là, parce qu'il a été arraisonné par les autorités kenyanes, il a une cargaison illicite dans son cargo.

Le frère de Naïm, qui est un fervent musulman, et qui entend que son frère retourne à la Madras. Ça donne lieu à des poursuites dans tout le village. Ça permet de visiter un peu le village, et de mettre des scènes d'action.

On a un vieillard qui s'appelle Ali, qui est un paysan. Il n'habite pas sur l'île de Lamu, mais à Kililana, qui est à quelques encablures, sur le continent. Et en plus d'être paysan, il est gardien d'un arbre sous lequel sont enterrés les restes d'un personnage légendaire qu'on appelle Liongo Fumo. Entre la Tanzanie et le Kenya, son histoire est très connue. C'était un géant, un homme de très grande taille. C'était aussi un noble, fils de roi, un poête, et un fin archer. Ce personnage représente, dans la tradition, le dernier résistant des peuples premiers animistes du territoire africain, avant que n'arrivent les premiers colons arabes, qui ont commencé à s'installer, à apporter l'Islam, et toutes sortes de choses. Ils se sont d'ailleurs parfaitement mixés avec ce qu'il y avait déjà, les croyances animistes. Mais comme c'était quelqu'un qui était puissant, les sultans n'ont pas vu d'un bon oeil que cet homme vive plus longtemps et résiste à leur pouvoir. Il a été trahi par ses proches, et tué. Il est mort l'arc à la main, il serait resté en position d'archer pendant quatre jour. C'est un espèce de symbole de résistance. En tout cas c'est comme ça que je l'entend, c'est mon interprétation.

Et donc ce personnage-là, qui représentait l'animisme et les peuples libres qui étaient là avant l'arrivée des arabes a été récupéré aussi, intégré à la religion musulmane locale. Je parle de tout ça.

Il y a aussi un personnage qui s'appelle Jahid, qui est un jeune dealer de ganja, de toutes sortes de drogues. Jean-Philippe, un français expatrié qui a le nez dans la poudre la plupart du temps. Il ne comprend pas trop ce qu'il y a autour de lui, il ne s'est jamais vraiment intéressé à ce que vivent vraiment les gens de Lamu. Il y a aussi la maman de Naïm, toutes sortes de personnages... des charpentiers de marine... Il y a un vieux nakouda aussi, un vieux capitaine paralysé des jambes qui ne peut plus aller chercher son qat quotidien, c'est une plante qui a les mêmes vertus que la coca. Et Naïm s'occupe de lui fournir ses plantes.

Tout ça vit ensemble, et Naïm va être embarqué dans une histoire qui le dépasse un petit peu. Il y a une menace dans ce coin, les promoteurs immobiliers qui veulent racheter le terrain sur lequel sont enterrés les ossements de Liongo Fumo. Donc Ali, le gardien, va devoir déplacer ces os. Et pour ça il lui faudra un bateau un peu grand, qui se trouve être le bateau de Jahid. Mais sur ce bateau, il y a le petit Naïm, qui a la mauvaise idée de se retrouver au mauvais endroit au mauvais moment, et va être embarqué dans toute cette histoire.

Et on peut imaginer que tout cela est orchestré par l'âme de Liongo Fumo, qui tire les fils de tout ça. Enfin je me plais à imaginer tout ça, et le lecteur se plaira à imaginer ce qu'il veut.

Justement, il y a beaucoup de personnages. Les as-tu imaginé en amont, pour ensuite les faire vivre, se sont-ils affinés au fur et à mesure de l'écriture.... ?

Je ne voulais pas forcément en faire une histoire. Mais à la fin de ces voyages, j'avais une moisson de dessins, de textes et d'histoires, de gens que j'avais rencontrés. J'avais pas mal d'amis. Et presque tous les gens que j'ai rencontré sont dans la bande dessinée. Je n'ai pas inventé grand chose, je me suis juste servi autour de moi, pour que ça puisse justement sonner vrai. J'ai commencé par ouvrir les carnets, et faire une espèce de chronologie géographique. Par exemple j'avais un dessin qui se passait à tel coin de la ville, et un autre à tel autre endroit, et j'essayais de les mettre à la suite pour voir quel chemin j'avais envie de faire, comment j'avais envie d'amener ça au lecteur. Et cela bien avant d'avoir une histoire en tête.

Donc je suis parti d'une balade contemplative. J'y ai mis des personnages. Je suis allé chercher dans ma mémoire et dans mes dessins tous les personnages que je trouvais intéressants. Il y avait Jahid, qui en réalité s'appelle Farid, et qui est exactement le même personnage. Il y a Naïmou, Naïm, un gamin que j'ai rencontré là-bas. Gunther, qui en réalité s'appelle Jurgen, je n'ai pas changé une virgule de son destin. Ali n'était pas un vieux chaman, ni un vieux paysan, mais un charpentier de marine. Le grand frère, Hassane, n'est pas le frère de Naïmou dans la réalité, mais c'est un de mes amis, fervent musulman, et qui faisait les mêmes misères à Naïmou que le personnage en fait à Naïm. J'ai organisé tout ça, puis j'ai fait une première écriture, une deuxième, une troisième, une quatrième, pour essayer de mettre ce jeu de cubes, de Tetris, pour que ça s'emboite le mieux possible, et que je puisse parler de tout ce dont j'avais envie de parler. C'est un espèce de jeu d'emboitage assez complexe.

Après, je n'ai pas vraiment de méthode de boulot, j'y vais un peu comme ça, au fur et à mesure. Il y a plein de choses qui ont changé au fur et à mesure de l'histoire. Lorsque j'ai écrit le premier tome, je n'avais pas encore en tête l'intégralité du deuxième tome. Je savais à peu près où je voulais aller, mais il y a des choses qui ont changé politiquement, et dans ce qui se passe concrètement à Lamu. Il y a des nouvelles qui sont arrivées, et qui ont fait que j'ai complètement changé mon fusil d'épaule. Je me suis mis à parler d'un sujet, qui est celui du port pétrolier qui est en train d'être construit là-bas, et qui va chambouler toute la vie de cet archipel.

Et plus techniquement, quels techniques et outils as-tu utilisé sur Kililana Song ?

Je pars de dessins au crayon, puis j'encre. C'est la première bd que j'encre, les deux précédentes étaient au crayon. Ensuite j'utilise l'aquarelle pour mettre la couleur. Sur le deuxième tome il y a des incursions d'autres techniques. De l'encre, de l'ordinateur, de la gouache...

Je voulais justement revenir sur ces changements de techniques, est-ce que c'est quelque chose que tu voulais faire en amont, ou est-ce que ça s'est imposé naturellement au cours de ton récit ?

Ça s'est imposé. Parce qu'à un moment donné, j'avais envie de parler de la mort. On parle quand même de Liongo Fumo, qui est un mort, et qui est pour moi un des personnages principaux même si on ne le voit pratiquement pas. Et j'avais envie de faire un tour du côté de chez lui, voir comment ça se passe. C'est compliqué ça, parce qu'on peut vite tomber dans des trucs un peu kitsh. Mais j'avais envie d'expérimenter ces trucs-là, donc il fallait absolument que je sorte des cases. Parce qu'on peut imaginer que c'est un espèce de monde infini, la mort. D'où ces grandes images qui sont à bord perdu, et dans lesquelles on peut aller se perdre un peu. Avant de faire de la bande dessinée, je faisais déjà des trucs comme ça, ça n'est pas nouveau. J'ai toujours fait de la peinture, plein de techniques différentes. C'était une façon de revenir à ça. Et c'était justifié, par rapport à l'histoire, le fait d'aller voir un peu derrière.

On sent dans tes personnages que tu apportes un grand soin aux expressions, aux postures. Est-ce que tu observes beaucoup les gens ?

Oui, il suffit de regarder un peu comment ça fonctionne. C'est un grand théatre, la vie. Et vraiment la bd, c'est un jeu de théatre aussi, les corps expriment beaucoup. J'ai une grande admiration par exemple pour le mime Marceau, Charlie Chaplin, Hergé, Franquin. Ce sont un peu les quatre qui me servent beaucoup de modèles par rapport à ça, ils m'inspirent beaucoup. L'efficacité qu'ils mettent. Le dessin animé aussi, Walt Disney. Ils ont vraiment l'art de la gestuelle, du mime. C'est quelque chose qu'on ne voit pas forcément mais qui est super important. Donc j'essaie d'apporter un soin à ça. Aux expressions du visage aussi, mais ça c'est plus dû aux années de carcicatures, où j'ai vu beaucoup beaucoup de têtes. Et il s'agissait à chaque fois de me mettre dans la peau de la personne, et d'essayer de comprendre pourquoi elle fait cette tête.

Ce sont des questions que je me pose, j'essaie d'incarner un peu les choses. Mais c'est pareil, quand je fais un bâtiment, un mur en pierres, ou un toit en tuiles, un bateau. J'essaie de comprendre avant, précisément, ce qui se passe. De ne pas le faire gratuitement, comme un décor, mais vraiment de l'investir.

Quand je fais un toit en tuiles, j'essaie de penser au mec qui a mis toutes les tuiles une par une. Je me dis qu'il faut au moins que je me fasse un minimum chier comme lui, si je veux qu'il y ait quelque chose qui sente un peu la vérité. Ça fait partie de mes préocuppations dans la création.

Quels sont les oeuvres, les artistes qui t'ont inspiré pour ce récit ?

Il y en a beaucoup, depuis toujours. Je te parlais de Franquin, il y a évidemment Hugo Pratt, Jean Giraud. Dans la littérature Jack London, Henry de Monfreid, Kessel, il y a aussi Romain Gary avec la Vie devant soi, qui m'a influencé pour le personnage de Naïm. Mais plein de gens, même plus récents. Joann Sfar, j'aime bien sa fraicheur. Des amis aussi, David Prudhomme... Je regarde tout, je prends de la vie. Yvon Le Corre, un artiste du Trégor, qui est un copain et qui dessine beaucoup les bateaux. Il m'a beaucoup influencé sur le soin qu'il apportait à les dessiner, à les regarder, les comprendre. Comme s'ils étaient des animaux un peu, avec une âme. Voilà un peu tous les gens qui m'influencent, mais il y en a plein d'autres que j'oublie certainement.

Hergé aussi, je me rends compte que quand je fais de la bd, que ce soit dans La Ligne de Fuite ou Kililana Song, il y a beaucoup de références à Tintin si on regarde bien. Par exemple dans les archétypes, quand on prend Kililana Song, Gunther c'est un peu le Capitaine Haddock. Le vieux, il y a toujours un vieux, professeur ou vieux sage... Je crois qu'on est farci de ces archétypes, et c'est toujours intéressant de les rejouer, et de les amener où on a envie.

Et est-ce qu'il y a d'autres pays, d'autres lieux qui te donnent, ou te donneraient envie d'y raconter des histoires ?

Oui. Pas mal de pays assez nus, assez vastes. Comme la Mongolie, l'Amérique du Sud, l'Argentine tout ça. Ça ce sont des pays qui m'inspirent pas mal, parce que ce sont des théâtres nus. Il n'y a rien, et donc le théâtre humain est encore plus visible, dénué, face à lui-même.

Là j'ai un projet, l'adaptation d'un livre de Panaït Istrati. Un auteur roumain qui parle des haïdoucs, des bandits d'honneur qui sévissaient dans les années... je ne sais plus si c'était 1700, 1800... Des longues périodes où des seigneurs-tyrans mettaient en esclavage toutes les populations. Et ces gens-là étaient des espèces de Robins des bois. Ils disaient qu'ils partaient en Haïdoucie, c'est à dire qu'il se révoltaient tout simplement. Ils prenaient un cheval, des armes, allaient dans la forêt, se mettaient en bande. Et puis ils allaient détrousser les seigneurs, prenaient l'argent, et allaient le rendre aux pauvres gens. Ça ce sont des histoires qui me plaisent, dès qu'il y a un peu d'horizon. Parce que quand ils doivent s'adapter à ces milieux un peu rudes, ça crée des personnages balèzes.

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