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Quai des Bulles 2013 : L'interview de Chloé Cruchaudet (Mauvais Genre)

Franco-belge Le 28 oct 2013
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par Elsa
Quai des Bulles 2013 : L'interview de Chloé Cruchaudet (Mauvais Genre)

Mauvais Genre, roman graphique original, sombre et beau signé Chloé Cruchaudet a fait parler de lui ces derniers jours en remportant tour à tour le prix Landerneau et le prix Coup de Coeur à Saint Malo ce weekend. 

Cette bande dessinée nous amène à la rencontre de Paul et Louise, couple qui a réellement existé. Déserteur pendant la Première Guerre Mondiale, Paul s'est travesti en femme pendant dix ans pour échapper aux sanctions. Ce déguisement a bouleversé sa vie et celle de son épouse. Avec un graphisme plein d'énergie et de délicatesse, cette histoire est dure mais parfois pleine d'humour, et véritablement passionnante. (La critique complète est par ici).

À l'occasion de l'excellent festival Quai des Bulles, L'auteure a répondu à nos questions et nous en dit plus sur cette œuvre  atypique et marquante.

Pouvez-vous vous présenter, nous raconter votre parcours ?

Je viens de Lyon. J'ai d'abord fait une école d'architecture. Mes parents trouvaient que la bande dessinée, ça n'était pas très sérieux. Et puis au bout d'un moment ils ont dû se rendre à l'évidence, ce n'était pas mon truc. J'ai ensuite fait une école d'illustration à Lyon, Émile Cohl. Je n'ai pas terminé, je suis partie avant le diplôme parce que j'ai été prise à l'école des Gobelins. Pendant dix ans j'ai travaillé dans le dessin animé, en faisant des projets de bande dessinée en parallèle. Mais ça a mis assez longtemps avant qu'un de mes projets ne soit accepté. J'en ai beaucoup dans mes tiroirs, que je ressortirai peut-être un jour.

Comment raconteriez-vous Mauvais Genre en quelques mots ?

C'est l'histoire de quelqu'un qui a eu l'occasion d'avoir plusieurs identités dans sa vie, par nécessité. Paul Grappe est parti pour la Première Guerre Mondiale. Comme beaucoup de soldats à cette époque-là, il a trouvé ça absolument insupportable. Il a essayé l'auto-mutilation, ce qui n'a pas marché, donc il a pris la décision de déserter. Et pour se cacher des autorités militaires qui étaient intraitables avec les déserteurs, il a décidé de se travestir en femme. Il a vécu comme ça dix ans, avant de réintégrer son identité d'homme.

Comment s'est passé votre travail sur ce titre ?

Je suis partie du livre La garçonne et l'assassin, de Danièle Voldman et Fabrice Virgili. Ce sont deux universitaires historiens qui ont déniché les archives d'un avocat, Maurice Garçon, qui a légué toutes ses archives judiciaires à la ville de Paris. C'est un livre qui n'est pas du tout fictionnel, pas du tout romancé. Ils se contentent d'énoncer les faits. Ensuite ce qui était passionnant pour moi, c'est que tout ce qui concerne l'intimité du couple, ce qui se passait aux Bois de Boulogne, on n'a pas d'archives historiques. Ce qui m'a plu, c'est de remplir les blancs.

Vous vous êtes donc basé sur ce livre, mais avez-vous effectué un travail de documentation plus global sur les lieux, l'époque... ?

J'ai demandé leurs archives aux historiens. Sinon c'est plus un travail d'imprégnation d'atmosphère que j'ai fait au final. Le quartier où le couple a habité n'existe plus, mais je suis allée à Paris me promener, à Ménilmontant, à Belleville. Des quartiers qui ont un peu gardé le côté prolétaire de cette époque-là. J'ai pu voir la grisaille qui restait dans ces quartiers. Je m'en suis inspirée même pour l'atmosphère colorée de l'album.

Et sinon, dans cette période d'entre-deux guerres il y a énormément de photos, beaucoup d'archives. Même dans les milieux assez pauvres que fréquentaient Paul et Louise il y avait pas mal de choses. Je n'ai pas fait le rat de bibliothèque pour dénicher des archives, les historiens l'avaient déjà fait.

Groenland Manhattan, Ida, étaient déjà inspirés de personnages ayant réellement existé. Qu'est ce qui fait qu'un personnage va vous donner envie de raconter son histoire ?

Souvent, ce qui me touche, en plus du récit, d'une autobiographie, d'un destin, c'est quand dans un livre il y a des photos. Mon imagination est un peu stimulée par ça. A la fin de Mauvais Genre, il y a une photo de Paul Grappe. Je ne sais pas si c'est judicieux ou pas, mais j'ai choisi une photo où il a l'air masculin. Il y en a d'autres où il a plus les caractéristiques d'une femme, mais là je trouve que quand on voit cette photo, on voit vraiment que c'est un homme et on peut se demander comment il a fait pour passer pour une femme. Ça amène tout un tas de questions, il a peut-être donné le change avec sa gestuelle etc... Ce sont surtout les images, en plus des écrits, qui me touchent particulièrement.

Et puis écrire une fiction autour de personnages ayant réellement existé ça me met une petite pression. Parce que par respect pour ces personnes-là, par devoir, j'essaie de faire mon travail du mieux que je peux. Ça me rend plus attentive à ce que je fais.

Quand les historiens ont déniché les archives, ils sont tombés sur un album photo marqué 'Photos érotiques de Paul Grappe', ils se sont frottés les mains, mais en ouvrant l'album, il était vide. Mais moi du coup, à Paris, il y a des galeries qui sont spécialisées dans les photos anciennes, les photos érotiques. J'y passe de temps en temps en me disant que vu que j'ai bien les personnages en tête, je vais peut-être dénicher des photos de Paul aux Bois. Visiblement il était très exhibitionniste, s'est beaucoup fait photographier. Il y a cette dimension-là.

Pareil, quand je vais aux Puces, quand il y a des stands avec des vêtements anciens, je me dis que peut-être Louise a porté ces vêtements-là. Dans certains quartiers je me dis qu'ils sont peut-être passés par là... Il y a une émotion en plus. Que ce soit des personnages morts il y a quelques années ou il y a cent ans je me sens proche d'eux, ça me touche beaucoup. Ça m'avait fait le coup pour Groenland Manhattan, les personnages étaient vraiment présents avec moi.

Qu'est ce qui vous a le plus surprise, touchée, intriguée, dans l'histoire de Paul et Louise ?

L'évolution de leur couple. J'ai essayé de montrer dans le livre que c'est vraiment une histoire d'amour, même si elle était chaotique, violente. Je pense qu'ils se sont véritablement aimés. Après, c'est de voir comment les rapports évoluent. Au début, Louise est un peu le mentor de Paul, elle a un rôle actif et moteur. Ensuite Paul devient quasiment plus féminine que sa femme, les rapports s'inversent un peu. Il y a de la jalousie qui s'insinue dans leur couple. Essayer de raconter des rapports de couples vraisemblables en tentant de comprendre ce qui à un moment donné a évolué, et pourquoi l'un agit de telle manière par rapport à telle situation. J'ai essayé de me mettre tour à tour dans la peau de Louise et de Paul pour essayer de comprendre leur relation. Les historiens n'en savent rien. Ils le disent clairement. On sait juste que Paul/Suzanne a été une égérie, une célébrité dans le Bois de Boulogne, mais personne ne sait réellement ce qui s'y passait. Dans les archives de l'avocat, ils ont retrouvé des lettres d'amour que des hommes ont écrit à Paul alias Suzanne. Donc c'était des rencontres assez fortes, pas uniquement sexuelles. Il y a plein d'interrogations là-dessus. Un autre auteur aurait sans doute donné une interprétation différente.

Vous parliez tout à l'heure du plaisir de combler les manques de l'histoire, vous avez modifié certains éléments aussi. Est-ce difficile de trouver le juste équilibre entre la véracité des faits et la fiction ?

J'aurai adoré mettre certaines anecdotes qui étaient dans le livre, mais qui ne sont pas vraisemblables. Par exemple Suzanne est devenue championne de France de parachutisme. Comment est-ce que Suzanne et Louise, qui étaient prolétaires, ont eu accès à un club de parachutisme ? Ça veut aussi dire que les autorités sportives se sont laissées abuser par Suzanne/Paul. Dans la presse de l'époque, on voit Suzanne en tenue de parachutisme avec sa coupe. Et ça c'est un détail qui génial. Mais dans une fiction il faut l'amener, le rendre crédible. Et c'était impossible. Ça fait partie de plein de petites anecdotes folles qui sont arrivées à Paul mais que je n'ai pas pu mettre. Parce que paradoxalement, c'est vrai mais pas vraisemblable. C'est compliqué à gérer. J'ai aussi modifié la fin, parce que parfois la vraie vie est absolument terrible. Et terminer comme ça c'était insoutenable, malgré toute la violence que j'ai pu mettre dans le livre. Donc j'ai transformé complètement mon récit pour l'amener là où je voulais aller.

D'un point de vue plus pratique, quels outils et techniques avez-vous utilisé sur ce titre ?

Pour cet album, je l'ai fait plus rapidement, et avec plus de plaisir. Parce que je me suis un peu affranchie de faire de la jolie planche, avec les cases qui se suivent les unes à la suite des autres. Je ne sais pas pourquoi, pour les albums précédents je me sentais obligée de donner un aspect propre à ma planche. Et maintenant je fais un petit pré-découpage minuscule que moi seule peut lire, et ensuite je fais plein de croquis sur des feuilles volantes, jusqu'à ce que j'ai un dessin pas forcément beau, mais qui soit vivant et expressif. Et après je rassemble tout sur ordinateur et je recompose. Du coup je n'ai pas de jolies planches, mais plein de dessins sur des feuilles volantes, que j'encre ensuite à la plume. Je mets du tipex etc. En fait c'est plus tranquillisant, j'ai plus de plaisir à travailler comme ça. Faire des dessins rapides et en essayant de faire un dessin pas forcément joli mais efficace. Il y a des auteurs qui y arrivent tout de suite dès le début de leur carrière, qui ont cette maturité-là. Moi il m'a fallu un petit peu de temps pour y arriver.

Même si j'adore Quentin Blake, qui fait des dessins d'une énergie folle. J'ai toujours aimé cette veine-là. Mais après, trouver l'accord entre ce qu'on aime et ce qu'on fait...ça a pris un peu de temps.

Mais je me casse quand même la tête pour recomposer mes pages. J'essaie de bien faire attention à ce que ça ne soit pas trop surchargé, qu'à l’œil ça reste agréable. Qu'il n'y ait pas de dialogues inutiles, que ça reste fluide. C'est vraiment une de mes préoccupations principales.

La colorisation est toute en noir et blanc, parsemée de touches de rouges. Qu'est ce qui vous a donné cette idée ?

C'est peut-être quand je me suis baladée à Ménilmontant, Bellevilve, des quartiers prolétaires qui sont restés dans leur jus. Quand j'y suis allé le ciel était typiquement parisien, gris. Les façades des immeubles étaient grises. Et je me suis dit que ça serait intéressant que la seule petite touche de couleur soit Louise, quand c'est elle qui détient la féminité, puis Suzanne qui devient finalement plus féminine que Louise, et qui a la couleur la plus éclatante sur sa robe.

Il y a des petites choses symboliques comme ça que le lecteur ne perçoit pas forcément mais que j'ai essayé de mettre au niveau de la mise en couleur. Rester sobre mais faire en sorte que l’œil soit toujours attiré par le point le plus important. Qu'il n'aille pas se perdre vers d'autres zones colorées, qui seraient juste là pour faire jolie. J'ai essayé que ça soit tout de suite à l'efficacité.

Et puis il y a le petit porte-monnaie, qui est un espèce de symbole de passage de la féminité. Que Louise lui donne, que Paul lui rend, puis le réclame. Il y a ce côté symbolique aussi.

La question du genre est aujourd'hui au cœur des débats. J'imagine que Mauvais Genre a été entamé bien avant que le sujet ait cette visibilité.

Oui, là ça fait un peu opportuniste, mais en l’occurrence quand j'ai commencé ça n'était pas là.

Et justement, est-ce compliqué de se retrouver au milieu du débat. Est-ce que c'est bien parce que ça apporte un regard sur la question, ou est-ce que vous avez envie de vous tenir à l'écart de tout ça ?

Il y a des gens qui m'ont posé des questions sur l'actualité, mais ça n'était pas prémédité. A un moment donné, je me suis même dit que ça tombait plutôt mal. Les gens en ont ras le bol, avoir encore un énième bouquin... Et puis quand j'étais en train de faire, par exemple, une séquence qui se passe dans un bar. Paul a retrouvé son identité d'homme, mais il a la nostalgie de son identité de femme. Donc petit à petit il se met à porter sous sa veste d'homme des vêtements un peu féminins. Il va dans un bistrot un peu prolo, habillé avec une chemise de femme. Et il y a une réaction violente de la part des autres consommateurs du bar. Au début je me suis dit que c'était peut-être un peu cliché... Et puis finalement en voyant toute la violence qu'il y a eu autour des débats, je ne soupçonnais pas que ça pouvait aller aussi loin. C'est encore difficile.

A un moment donné, je me suis dit que ça risquait d'être mal interprété. Parce que c'est l'histoire de quelqu'un qui a eu un changement d'identité, et au final ça se termine mal, quelque part. Mais j'ai suivi la vraie histoire et en l’occurrence ce sont l'alcoolisme et les traumatismes de guerre qui ont fait qu'il devenait complètement insupportable. Ça devenait impossible à gérer.

Mais je me dis que peut-être s'il n'y avait pas eu ces problèmes d'alcoolisme, ils seraient arrivés à une harmonie dans le couple, avec un espèce d'entre-deux. Je trouve que les êtres un peu androgynes qui arrivent à prendre, sans se soucier du regard des autres, le côté masculin, le côté féminin de l'humanité, ce sont les gens les plus intéressants.

On parlait de l'identité, et c'est quelque chose qui revient dans vos histoires. Ida dépasse son 'statut' de femme pour faire ce qu'elle a envie, Groenland Manhattan aborde aussi le sujet de l'identité. Est-ce un thème qui vous parle particulièrement ?

On m'a fait la réflexion qu'il y avait quelque chose de récurrent dans tout ce que j'ai fait. Et c'est tellement évident que je n'y avais jamais réfléchi. Des fois il y a des thèmes qui nous attirent sans qu'on sache pourquoi. Ce sont à chaque fois des questions sur l'identité. Et c'est un peu bateau, mais c'est cette question de qu'est-ce qui est inné, qu'est-ce qui est acquis ? Est-ce la culture qui nous fait ? Je n'ai pas de réponses à tout ça d'ailleurs. Mais quand je vois, par exemple dans le métro, la gestuelle des femmes, la gestuelle des hommes, je me demande si c'est naturel ou si on fait du mimétisme. Je trouve ça troublant.

Et cet homme qui a changé de costume, changé de rôle. Tout son être en a été changé. Je pense que ça pourrait arriver à beaucoup d'entre nous. A partir du moment où on endosse un autre rôle, le fonctionnement du cerveau est bouleversé, tout est transformé.

Vous parliez des postures. Est-ce que vous avez travaillé là-dessus, observé les gens ? C'est vrai qu'il y a un changement dans ce que dégage Paul au fur et à mesure.

Oui, j'observe tout le temps. J'ai mis des petits détails. Par exemple quand Paul va à la Mairie pour retrouver son identité d'homme parce que les déserteurs sont amnistiés, quand il sort dans la rue, il croise un homme et a le réflexe de se mettre en biais. C'est quelque chose que j'ai observé encore une fois dans le métro, parce que les femmes sont tout le temps dans l'évitement, se serrer, serrer les jambes. Les hommes occupent l'espace. Même si on n'a pas la même physionomie, je pense que ce sont surtout des habitudes, qui m'énervent.

Un autre élément que l'on retrouve dans vos bandes dessinées, c'est que l'histoire intervient à des moments où le monde, la société est en train de changer. Est-ce qu'il y a des périodes de l'histoire qui vous intéressent particulièrement ?

C'est effectivement la fin du XIXème siècle, où il y a l'arrivée des machines qui vont révolutionner plein de choses, cette croyance dans le progrès. C'est une époque incroyable. Et l'entre-deux guerres est aussi une période où il y a beaucoup de destins qui ont été bouleversés.

Il y a des périodes qui sont plus à même de créer des fictions passionnantes parce qu'elles sont charnières.


Et pour revenir sur l'identité graphique de Mauvais Genre. Vous parliez des quartiers populaires de Paris, mais y'a-t-il des films qui vous ont aussi inspiré pour l'image ?

Oui, alors je ne saurai même pas vous redire les titres, parce que ce sont des films muets obscurs, parfois juste des courts-métrages ou des moyens-métrages. J'aime beaucoup m'inspirer de films parce que ça me permet de faire des arrêts sur image et de voir vraiment les gens en mouvement. Contrairement aux photos où ils posent, où il y a forcément une raideur. J'ai fait beaucoup de croquis d'après des films muets en noir et blanc.
Et puis j'ai travaillé sur un film d'animation qui s'appelle Ernest et Célestine, qui est tiré des livres de Gabrielle Vincent. Et j'ai pu voir ses originaux, et j'adore cette espèce d'énergie qu'elle a dans le trait. Ses dessins sont à la fois très brouillons et tellement beaux, tellement vivants. Et de travailler à sa manière, ça a dû me nourrir aussi.

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