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Quai des Bulles 2014 : l'interview de Melchior-Durand et Oubrerie (Les Royaumes du Nord)

Franco-belge Le 13 nov 2014
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par Elsa
Quai des Bulles 2014 : l'interview de Melchior-Durand et Oubrerie (Les Royaumes du Nord)

Stéphane Melchior-Durand et Clément Oubrerie se sont lancés dans l'adaptation en bande dessinée du best-seller de Pullman, Les Royaumes du Nord, pour un résultat particulièrement plaisant. Ils étaient présents à Quai des Bulles, on leur a donc posé quelques questions sur leur travail sur ce titre.

Vous pouvez retrouver cette interview en audio, ou en retranscription écrite juste en-dessous.

 

 

Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?

Stéphane Melchior-Durand - Moi je suis assez attaché au livre. J'ai une formation d'historien de l'art. J'ai commencé dans l'édition, pour Flammarion, au département des beaux livres. J'étais directeur de collection.

Ensuite j'ai travaillé pour Beaux Arts Magazine, et je cultivais en parallèle une passion pour l'écriture, la bande dessinée, le dessin animée. J'ai quitté le monde de l'édition pour me lancer dans l'aventure du scénario.

Quand j'ai eu la possibilité de proposer mes premiers scénarios de bande dessiné, j'avais le pied à l'étrier. Et j'ai aujourd'hui le plaisir de travailler sur le beau roman de monsieur Pullman avec un grand dessinateur comme Clément.

Clément Oubrerie - Et moi, j'ai commencé la bd avec Aya de Yopougon, un peu par hasard. Chez Gallimard, un peu par hasard aussi. J'avais déjà fait plein d'autres activités graphiques, d'illustration, etc. Aya a très bien marché tout de suite. On était content de ce qu'on avait fait, mais on ne pensait pas que ça prendrait de telles proportions. Ça a été une très belle aventure. 

Et petit à petit, j'ai voulu changer un peu. S'enfermer dans une série c'est bien, mais le moteur essentiel c'est vraiment le plaisir, et au bout d'un moment, à force de rester dans un même univers, on peut ne plus avoir d'idées.

J'ai continué dans d'autres directions. J'ai fait Zazie dans le métro, et je me suis rendu compte de la difficulté d'adapter un roman. Je pense que ça a été le travail le plus difficile que j'ai fait. Ensuite avec Julie Burmant j'ai fait Pablo chez Dargaud, et commencé en parallèle la série Jeangot sur Django Reinhardt, avec Joan Sfar. On prépare le deuxième volume.

Et je cherchais une histoire au long cours, pour encore changer d'univers. Ne pas être dans un côté historique ou réaliste, et partir vraiment dans un truc délirant. J'avais envie de fantaisie mais sans troll, sans gnome, sans orque.  Je suis tombé sur les Royaumes du Nord, et là je me suis dit que c'était vraiment enthousiasmant parce que c'est extrèmement riche. En adaptation bd ça va prendre beaucoup de volumes, mais il y a des univers très différents. On change à chaque fois quasiment de planète, donc il n'y a pas ce risque de se scléroser sur la durée. Je pense que c'est suffisamment riche, intéressant et complexe. 

Au cinéma, je comprends que ça soit un échec, parce que ça mobilise des moyens techniques considérables, qu'il y a une durée maximale... Je n'ai pas vu le film mais j'ai cru comprendre que c'était raté. Dans la bande dessinée, on peut tout se permettre. Les effets spéciaux sont gratuits, les acteurs aussi, on peut en avoir autant qu'on veut. Idem pour les animaux. Il n'y a pas de problèmes purement techniques. C'était idéal.

Par contre je ne voulais pas faire l'adaptation, parce que j'avais compris que c'était vraiment la galère. On a demandé à Stéphane s'il voulait bien s'y coller. Il a déprimé un peu et finalement il s'y est mis. Si je n'avais pas fait Zazie avant, j'aurais peut-être pensé que j'étais capable de l'adapter, et je pense que ça aurait été une grave erreur. Vu l'ampleur du morceau, il faut vraiment être deux. Surtout que Stéphane, dans son scénario, amène déjà plein de propositions d'iconographie, de perspectives par rapport à l'Histoire de l'Art.  Je trouve qu'on travaille toujours mieux à deux que tout seul, forcément il y a des échanges, on a plus d'idées, et après on peut les choisir, garder les meilleurs et enlever les autres. C'est assez chouette de travailler comme ça, parce que le travail est un peu pré-maché, et en même temps tout reste à faire.

C'est tout bête mais par exemple dans le volume 2, que je suis en train de dessiner, ça se passe dans un village un peu en Norvège. Et il y a le Consul des Sorcières, qui est un bâtiment qui doit être assez intrigant. Et Stéphane m'a envoyé sur les sites des églises norvégiennes, et il n'y a rien à faire ! Tel que c'est là, c'est totalement délirant. J'ai passé une journée entière sur les sites, elles sont extraordinaires. Tout en bois avec des formes totalement alambiquées. C'est un exemple typique de ce à quoi je n'aurais pas pensé.

Et justement, comment s'est passé pour l'un et l'autre le travail d'adaptation ?

Clément Oubrerie - Ça c'est Stéphane.

Stéphane Melchior Durand - On a lu tous les deux très attentivement les romans. On a discuté ensemble pour savoir si on était bien d'accord sur la manière d'aborder l'adaptation. Très vite on s'est accordé sur les points essentiels : qu'il nous faudrait du temps et de l'espace, parce qu'on voulait pouvoir développer comme il faut les personnages, restituer toute la richesse et la complexité du roman. Et Gallimard nous a très bien reçu dans cette proposition. Le roman est ambitieux, et il fallait une proposition en bande dessinée qui soit à la hauteur. C'était la donne de départ.

Après dans la méthodoglogie de travail, bien sûr j'ai des lectures sans doute plus analytiques et plus attentives que Clément, qui doit vraiment se concentrer sur la part graphique, et les arbitrages qu'on fait ensemble sur certaines scènes. Moi j'ai une lecture analytique, une lecture émotive, une lecture dramatique, une lecture chronologique. J'ai plusieurs niveaux de lectures sur le livre pour essayer de restituer le mieux possible toute la palette de Pullman

Parce que l'idée est de faire honneur à ce beau roman. Que le lecteur soit y trouve un premier contact avec le roman, vienne au roman par la bande dessinée, soit qu'il retrouve un plaisir de lecture renouvellé par l'apport du dessin de Clément. L'enjeu est là.

Je travaille plus vite que Clément, mais le travail est quand même long pour chaque album. Il faut compter au moins 2 mois et demi 3 mois d'approche scénaristique, de découpage. J'ai fini la scénarisation des trois premiers tomes, qui correspondent à l'adaptation du premier volume de la trilogie. Clément passe aussi beaucoup de temps, et est en train de travailler sur le découpage du deuxième tome.

Mon découpage est assez précis. Je fais des propositions parfois de case, de cadrage à Clément, à qui je laisse l'arbitrage final. Je considère qu'il est le réalisateur final du récit. C'est lui qui fait la mise en image, qui règle sa lumière, sa couleur, son jeu de comédien. 

Mais on a cette manière de travailler. L'idée c'est de lui fournir les meilleurs outils et le meilleur contenu possible pour qu'il puisse développer tout son talent de dessinateur.

Le passage du langage roman au langage bande dessinée est-il compliqué ?

Stéphane Melchior-Durand - Oui c'est complexe à faire, il y a forcément beaucoup d'ajustement. Après j'ai aussi un peu l'habitude de cet exercice. Quand j'ai fait la lecture du roman, je pensais déjà à le passer au filtre de la bande dessinée.

Ce qui me guide, c'est le sens du rythme. Je sais que j'ai les strips, les cases, les doubles pages, et ce phénomène physique de tourner les pages. J'essaie de jouer avec toutes ces dimensions. Un album de bande dessinée ne se manipule pas de la même manière qu'un roman. Je prend en compte la dimension graphique, physique de l'objet.

C'est une petite chose que m'a apprise une interview d'Alan Moore, qui parlait justement de l'objet bande dessinée en tant qu'objet physique. Et qu'il fallait jouer avec tout ça.

Je travaille donc comme ça. Je fais attention à ma première case, ma dernière case, ma double page. Au fait de tourner la page. Il y a cette exigence rythmique. Et Clément suit derrière, par le dessin, et corrige parfois mon travail. Parce que j'ai une approche abstraite. 

Le travail de scénariste est une première approche, mais tout se combine avec le dessin.

Vous semblez avoir beaucoup travaillé en duo. Etiez-vous vraiment impliqué dans la part de l'autre, ou avez-vous écrit le scénario vraiment seul, avant de passer au dessin ?

Clément Oubrerie - Ah oui, le scénario a été écrit en premier. Mais un scénario c'est un peu comme raconter un film au téléphone. Une fois que le film est là, on ne peut pas tout prévoir non plus.

Stéphane Melchior Durand - Ça n'est qu'un outil de travail.

Clément Oubrerie - On s'en aperçoit sur les scènes d'action. On peut avoir des idées de mise en scène, mais tant que ce n'est pas mis en image, on ne sait pas si ça fonctionne ou pas.

En dehors du roman, avez-vous effectué un gros travail de documentation ?

Clément Oubrerie - Sans arrêt, ça continue chaque jour. Il y a tellement de décors, de personnages, de références. Au fur et à mesure qu'on avance dans le récit, on déplace le centre d'attention, et donc de recherche. Là en ce moment je collectionne les images de Pôle Nord, d'ours.

Stéphane Melchior-Durand - Il est imbattable sur les ours.

Clément Oubrerie - C'est vrai que je commence à avoir une bonne idée de ce à quoi ressemble à un ours.

Mais ça avance au fur et à mesure, parce que si on devait anticiper, on passerait deux ou trois mois juste à collectionner des images.

Surtout qu'à un moment, il y a une overdose, un effet de fatigue. Parfois je me laisse piéger. C'est ça qui est génial avec internet. On découvre des choses extraordinaires. Tout à coup ce qu'on est en train de faire parait totalement fade, c'est presque décourageant. C'est comme un restaurant avec trop de plats, où on ne sait lis lequel choisir.

Est-ce que c'est difficile de trouver le juste équilibre entre le respect de l'oeuvre et vos visiosn personnelles ?

Stéphane Melchior-Durand - C'est très délicat, et on passe son temps à se poser cette question. Il nous faut inventer, on ne peut pas faire un copier-coller, c'est impossible.

Il y a toujours des arbitrages à faire, et il nous faut retrancher, et ajouter, pour des questions de rythme, d'intérêt, pour faire passer plus agréablement certaines informations qui sont cruciales mais qui, livrées telles quelles, seraient un peu ennuyeuses.

Je me souviens d'un moment où Clément m'a appelé en me disant qu'il avait une scène de dialogue, mais que c'était un peu ennuyeux. Bien sûr les dialogues sont importants, mais il fallait mettre du rythme, de l'action, parce que là on allait perdre le lecteur. Il faut pourtant que ces informations soient là.

Dans les marais du Fens avec les gitans de la mer, il m'a proposé de les mettre en bateaux.

Clément Oubrerie - En fait il y avait deux scènes qui se répétaient, avec deux réunions de gitans, trois réunions de gitans, quatre réunions de gitans. A la fin ça n'était plus une bande dessinée, c'était une salle de réunion.

Stéphane Melchior-Durand - Exactement, c'était bien vu de sa part. Je me suis dit que je n'allais pas faire une scène de bateau gratuite, et que j'allais essayer de trouver un moment clé, qui donnerait des informations qui sont dans le roman et qui nous renseignent sur certains personnages. Et j'ai imaginé de faire un combat au couteau entre John Faa le roi des gitans, et le chef Raymond, un chef de tribu. Elle n'existe pas dans le livre, mais elle est intéressante parce qu'elle nous renseigne sur le courage de ce roi des gitans. Elle va apporter des informations au lecteur, apporter du rythme.

Ce sont des accidents qui sont porteurs de sens pour le lecteur et pour nous.

Clément Oubrerie - Et pour la scène de combat, j'ai rajouté la technique de Mickey Rourke dans Rumble Fish. J'ai toujours trouvé que c'était une super idée. Il est dans une rue, un type le défie avec un couteau, lui n'a rien, sauf un blouson en cuir. Et il enlève son blouson pour en faire un bouclier, ça devient une arme.

Il y a beaucoup de personnages dans les Royaumx du Nord. Lequel est votre préféré, à chacun ?

Stéphane Melchior-Durand - C'est difficile parce que il y a des tas de personnages extraordinaires, il faut quand même que je vous fasse une réponse. Ca va être une réponse facile, mais c'est une réponse sincère, c'est Lyra. Très souvent, lorsque j'ai un doute, dans la manière d'aborder une scène etc, je me demande comment Lyra la vit. 

C'est mon fil rouge, le personnage qui nous guide, dans toute cette longue quête. Et j'adore les rapports qu'on a installé avec Clément entre elle et son daemon. Ca c'est une petite chose qu'on a installé aussi, qui est moins présente dans le roman, la part de comédie, qu'on a développé autour de Lyra et sa conscience, son âme totémique. 

J'ai une petite tendresse pour Madame Coulter qui est un personnage qu'on va adorer préferer.

Clément Oubrerie - Moi c'est l'ours.

Au niveau du dessin, quelle technique avez-vous utilisé sur ce titre ?

Clément Oubrerie - Comme d'habitude, c'est un peu n'importe quoi, c'est variable.

Le dénominateur commun ce serait du bic. Après le reste, ça dépend des ambiances. Une ambiance sombre, ça va être du fusain, une ambiance glacée ça va être de l'aquarelle... il n'y a pas d'obligation, j'essaie de ne pas avoir de méthode, ça m'ennuie. Et quelque chose qui sera adapté à un moment sera totalement inadapté à un autre.

Il faut que l'épaisseur du trait principal reste le même dans le livre. Parce que ça, je le règle au départ et je n'y touche plus, sinon il y a des problèmes de lisibilités. Après ça peut être très hachuré ou pas du tout, très aquarellé ou pas du tout, plein de matières...

Après Pablo, j'ai commencé à intégrer comment utiliser les matières pour que ce soit expressif. Ne pas se limiter à une technique, parce que les matières, les textures, expriment plein de choses. C'est le récit qui guide la technique de dessin qui va avec.

Et du coup ça crée une diversité, et ça n'est pas aléatoire.

Pour le Consul des Sorcières c'est du fusain, c'est assez sombre, assez charbonneux, et quand on va sortir on va faire autre chose.

Vous l'avez déjà un peu abordé, mais est-ce que vous pouvez nous parler de la suite ?

Stéphane Melchior-Durand - Sans vous dévoiler l'intrigue évidemment...

Clément Oubrerie - En même temps, l'histoire est connue.

Stéphane Melchior-Durand - Oui mais on s'aperçoit en dédicace que beaucoup de gens découvrent le roman avec la bande dessinée.

Clément Oubrerie - Ce qu'on peut dire c'est que la difficulté sur ce volume 1, c'est que c'est quand même un volume d'exposition. Il y a pas mal de dialogues parce qu'il faut expliquer l'univers, et c'est le début d'un long voyage initiatique. C'est juste le départ, donc ça n'est pas forcément la partie la plus spectaculaire. On était conscient de ça, mais on ne va pas pour autant couper, il faut en passer par là. 

On espère qu'on ne sera pas sanctionné pour ça, parce que c'est vrai que c'est un récit d'aventure mais on n'est pas vraiment lancés. 

Sur le deux et le trois, ça accélère un grand coup parce que les enjeux sont là. Ça devient vraiment un récit d'aventure, avec énormément de suspens. Je vais faire un truc que je n'aurais jamais osé imaginer, mais on va voir ce que ça va donner : dans le tome deux les vingt dernières pages sont juste un combat entre environ 150 personnes dans le brouillard, dans la nuit.

Stéphane Melchior-Durand - Ça va être assez spectaculaire.

Clément Oubrerie - Ou pas. On va voir, mais en tout cas on part dans un truc de totalement différent, et c'est ça qui fait d'ailleurs le charme du récit.

Stéphane Melchior-Durand - Ça se dramatise. Ce qu'on peut vous dire quand même c'est que les enjeux deviennent de plus en plus forts, plus dramatiques. Les personnages sont de plus en plus poignants. ils sont poussés dans leurs retranchements, et on va voir qu'un héros comme Lyra est un personnage qui est amené à beaucoup évoluer. Le long de ces trois premiers albums, et pendant toute l'histoire. C'est ce qui fait toute la richesse et la beauté de ce roman.

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