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Réapprendre à s'aimer après une mastectomie : Véro Cazot nous parle de Betty Boob

Franco-belge Le 15 oct
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par Elsa
Réapprendre à s'aimer après une mastectomie : Véro Cazot nous parle de Betty Boob

Betty Boob est assurément l'une des plus jolies nouveautés de cette rentrée. Une bande dessinée muette aussi dynamique et savoureuse qu'un cartoon, qui raconte raconter avec finesse le parcours d'Elizabeth. Après une mastectomie, la jeune femme doit réapprendre à s'aimer, à aimer, même si la société ne pose pas vraiment sur elle un regard bienveillant. C'est en croisant la route d'une troupe de Burlesque qu'elle finira par se retrouver et s'épanouir. 

Véro Cazot, la scénariste de ce petit bijou, nous en dit un peu plus sur ce récit délicat et joyeux.

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur vous, sur votre parcours ?

J’ai eu d’autres vies assez différentes avant d’avoir accès à une reconversion professionnelle et de pouvoir faire de l’écriture mon métier. J’ai suivi une formation de scénariste pour l’audiovisuel et je me suis lancée dans l’écriture de bandes dessinées en 2011 avec le diptyque humoristique Et toi, quand est-ce que tu t’y mets ? dessiné par Mady Martin (Ed. Fluide glacial). Betty Boob est mon troisième album (dessiné par Julie Rocheleau aux éditions Casterman).

Comment est née l'idée de Betty Boob ?

Le point de départ a été ma rencontre avec des troupes de burlesque pour les besoins d’un scénario de série qui n’a jamais abouti (la saison  2 de Pigalle la nuit pour Canal+). Cet univers parallèle où tous les corps ont leur place et où la différence n’est pas montrée du doigt, mais plutôt mise en valeur, m’a enchantée. J’ai tout suite pensé à l’aspect réparateur et libérateur de ces spectacles. À son côté joyeusement revanchard aussi. C’est dans ce contexte que le personnage de Betty est né.

Qu'est ce qui vous a donné envie de faire une bd muette ?

Le thème délicat du cancer, en particulier lorsqu’il ne s’agit pas d’une autobiographie. Je savais que je voulais traiter le sujet avec humour et poésie et avec une forme de récit classique, je pataugeais vite dans la lourdeur et les clichés. Des découvertes de récits muets comme le fabuleux Un océan d’amour de Lupano et Panaccione ont été une révélation pour moi. C’était évident que la reconstruction de Betty passait par le corps et les regards et non par les mots. Et c’était évident aussi que le burlesque sous toutes ses formes était au cœur de cette histoire. Le muet était idéal sur tous les plans.  À partir de là, toutes les vannes se sont ouvertes et les idées sont venues très facilement.

Comment scénarise-t'on une bd muette ?

En ce qui concerne Betty Boob, en jouant beaucoup ! En utilisant tous les outils visuels dont on dispose, les symboles, les métaphores, la caricature à petite dose, les émotions, la pantomime... En se concentrant sur le rythme et la chorégraphie des scènes. Et bien sûr en faisant ses devoirs de cinéma muet avec les films de Buster Keaton.

Comment s'est passée votre collaboration avec Julie Rocheleau sur ce titre ?

J’ai d’abord écrit le scénario complet sous la forme d’un découpage linéaire (case par case, mais sans les disposer sur une planche, pour laisser plus de liberté à Julie), et rassemblé de la documentation pour avoir des idées de décors, de costumes ou de personnages. Julie s’est ensuite réapproprié le scénario en révisant le découpage selon son propre sens du cadre et du rythme. Elle a aussi ajouté plein de références, de clins d’œil et de détails pour renforcer l’aspect burlesque, comique ou tragique de chaque scène.

On a beaucoup échangé à l’étape du storyboard, pour veiller à ce que chaque plan soit parfaitement compréhensible sans paroles.

Après ça, Julie a travaillé de son côté. On a eu juste quelques discussions autour de la couleur à l’étape finale.

Dans le muet, chaque nouvelle étape peut perturber ou clarifier la lecture, ça demande beaucoup d’attention. On s’amuse plus, mais on a aussi plus de contraintes.

Il y a quelque chose de très cinématographique dans Betty Boob. Vous avez été scénariste pour le cinéma et la télévision, qu'est ce qui vous a donné envie de raconter vos histoires en bande dessinée ?

Le fait que j’adore en lire, déjà. Et puis le fait que les projets se concrétisent plus facilement en bande dessinée, parce que les enjeux financiers ne sont pas les mêmes. Il y a aussi les concessions qu’implique l’écriture de films ou de séries. Votre histoire fait l’objet de tant de validations et d’interventions des producteurs, des directeurs artistiques, des chaines de télé et des financiers qu’il ne reste souvent plus grand chose de votre idée de départ et encore moins de votre plaisir de l’écrire. Dans la bande dessinée, la notion de plaisir reste parce que la liberté des auteurs est plus grande. Cela demande autant d’implication et de travail pour des revenus beaucoup moins importants, mais au moins nos intentions et notre histoire ne sont pas dénaturées.

Et toi quand est-ce que tu t'y mets ? et Betty Boob ont pour point commun la pression qu'exerce la société sur les femmes vis-à-vis de leur corps. Qu'est ce qui vous donne envie de raconter des histoires autour de ces sujets ?

Le fait d’être une femme, de vivre dans cette société-là et de ne pas être d’accord. Je ne comprendrais jamais pourquoi nos choix intimes sont soumis à l’opinion publique.

Même si c'est un ouvrage poétique, un peu fou, Betty Boob raconte une mastectomie, un sujet bien réel. Vous êtes-vous beaucoup documenté sur le sujet avant l'écriture de cette histoire ?

Pas tant que ça. Je voulais me concentrer sur l’aspect symbolique de la perte d’un sein et moins sur son aspect médical. J’ai surtout cherché des visuels et lu quelques témoignages de femmes ayant subi une mastectomie. Et je me suis fiée à mes émotions personnelles, en tant que femme menacée de perdre un sein ou les deux à chaque mammographie.

Elizabeth trouve un endroit chaleureux pour se reconstruire dans une troupe de burlesque. Qu'est ce qui vous touche et vous semble important dans cette forme d'art ?

Son autodérision et sa bienveillance. Une bienveillance envers soi et de la part du public. Avec le show burlesque, cet effeuillage sexy mais pas sexuel, on apprend à accepter son corps tel qu'il est et on l'expose sur scène comme une victoire. C’est une manière de se révolter avec humour et panache contre les dictats de la beauté et de se libérer de ses complexes.  

Quelles ont été vos inspirations pour cette histoire ?

Les contes de fée. Les films de Buster Keaton. Les dystopies comme 1984. Le néo-burlesque. Les cartoons comme Qui veut la peau de Roger Rabbit ?. Les personnages maladroits et gracieux de Pierre Richard. Le cirque contemporain aussi que j’aime beaucoup.

Avez-vous de nouveaux projets en préparation ?

Oui, je termine un autre roman graphique chez Casterman, La fiancée de l’homme invisible, dessiné par Camille Benyamina. La sortie est prévue pour avril ou mai 2018.

Et je commence une série tous publics en quatre tomes pour Dupuis et Spirou avec Lucy Mazel.

 

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