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Rencontre avec Arthur de Pins, auteur de la BD et du film Zombillénium

Franco-belge Le 18 oct
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par Corentin
Rencontre avec Arthur de Pins, auteur de la BD et du film Zombillénium

Cette semaine débarque dans les salles obscures des cinémas bien distribués l'adaptation de Zombillénium, oeuvre majeure du Français Arthur de Pins, aussi signataire de Péchés Mignons et La Marche du Crabe. Nouveau venu dans le secteur des long-métrages animés (à la française, youhou), le papa de Gretchen la rouquine aux t-shirt Nine Inch Nails a accepté de nous rencontrer, en parallèle de l'ouverture d'une expo' présentant croquis et concept arts autour du film à la galerie Arludik, à Paris. On y cause animation, futurs projets et ce désert sociétal que représente la région Hauts de France, avec un artiste pour le moins adorable.

Bonus track, vous pouvez retrouver quelques uns des visuels présentés à la galerie un peu plus bas.

Bonjour Arthur ! Avec la sortie de Zombillénium, tu te lances une fois encore dans le monde de l'animation.

Oui, j'avais fait des court-métrages avant, pas mal de formats courts, des pilotes de séries. Aujourd'hui, c'est mon premier long-métrage.

Comment as tu vécu cette expérience, par rapport à ton travail en BD ?

Et bien, ça n'a rien à voir. C'est vrai que je n'avais jamais bossé avec autant de gens - en tout on a eu à peu près deux cent personnes qui ont travaillé sur le film, au bas mot. En même temps, évidemment, ça convoque davantage de personnes qu'un type seul face à sa BD, mais je n'avais jamais collaboré avec autant d'artistes, dirigé autant de personnes effectivement. On a un peu joué un rôle de chefs d'orchestre avec Alexis Ducord, et finalement ça s'est très bien passé. On apprend à orienter les dessinateurs, les animateurs, au bout du compte ils finissent par comprendre et même par proposer des idées, donc c'est du collectif, ce qui est vraiment très intéressant.

Est-ce-que tu t'es senti maître de ta création autant que sur les BD de Zombillénium ?

C'est ce qui me faisait un peu peur au début, et en définitive, c'est vrai qu'il faut être un peu le garant de l'univers. Pour moi c'était surtout au niveau graphique, où j'ai été assez intransigeant. La technique n'était pas la même, personnellement je travaille en 2D, ici pour des raisons de fluidité d'animation, de plein de choses, c'est en 3D. Si on n'en fait rien, si on la laisse brute, ce n'est pas beau.

Il a fallu un gros travail de composition pour retrouver le rendu de la BD, au niveau des ombres, des éclairages, ou plutôt de l'absence d'éclairages. Pour le reste, pour le mouvement, pour ce qu'ont fait les storyboarders, là on était un peu plus en roue libre. Eux ont proposé vachement de choses. Il y avait aussi toute une connaissance du cadrage et du rythme que j'avais un peu perdue, justement en ayant passé dix ans dans le papier. C'est une des grosses différences entre BD et dessin animé, où dans un cas c'est le lecteur qui choisit le rythme, et on se permet des ellipses.

En animation, la temporalité ne se vit pas pareil. C'est vrai qu'après dix ans là-dedans, quand j'ai recommencé l'animation et le pilote du film, je faisais : un plan, une action, un plan, une action.

Comme des cases de BD.

Exactement. C'est Alexis, que j'avais connu dans l'animation, qui a toujours travaillé là-dedans, qui a du me réapprendre la façon d'enchainer les plans, de faire des raccords mouvements entre les plans, de donner plus de rythme, et en ça c'était vraiment super qu'on dirige ça tous les deux.

Au niveau du scénario, on peut plus ou moins parler d'une version compilée de l'intrigue des trois premiers volumes. Est-ce que tu t'es imposé de faire quelque chose de plus grand public pour cette version filmée ?

Oui et non. Pour la réécriture, on voulait vraiment faire une histoire spécifique au film. Et, on a réalisé que le personnage d'Aurélien ne marchait pas, en fait. 

Trop fantômatique ?

 Voilà - dans la BD il a un côté un peu lunaire qui fait que ça marche, qui prend même un côté absurde, avec ce type qui se retrouve embauché, qui rentre chez lui le soir et puis qui le lendemain repart bosser. On se dit, mais pourquoi il y va ? En lisant une BD, on accepte, on achète, même, ce genre de bizarreries. Un lecteur de BD, quand il y a une ambiguïté, c'est pas grave. Tandis que devant un film, ce n'est pas possible. Si quelque chose est ambigu, un peu flottant, tu perds le spectateur.

Il faut que tout s'enchaîne de manière super logique, et on a donc viré Aurélien et créé ce personnage qui s'appelle Hector, et qui a une trajectoire vraiment spécifique au scénario. Par exemple on avait besoin qu'il puisse s'enfuir du parc, alors on lui a inventé une petite fille qui est dans un pensionnat à côté, puis on avait besoin qu'il se transforme mais que ce soit irréversible contrairement à son homologue de la BD.

Tout ça, ce sont des choix scénaristiques pour donner du sens. Alors effectivement, la BD est beaucoup plus sombre que le film, c'est sûr. Mais ce n'est pas pour des histoires de public, puisqu'en fait le public est le même sur les deux versions : c'est le public de Spirou, soit un lectorat enfant, ceux qui ont lu la BD quand elle a été publiée. C'est davantage pour des histoires de rapport - ce qu'on aurait montré aurait été rapidement insoutenable dans un film.

Je pense notamment au tome 2, avec ce personnage qui à la fin se fait tabasser par des paysans. Ça, en BD, on le lit, puis tout se passe en fait dans notre tête. Comme l'explique Scott McCloud, en BD c'est le lecteur qui détermine le degré de violence. Là, on voit juste des bonhommes comme ça, au loin, et on voit juste des "pif paf pouf", on peut autant imaginer qu'ils lui mettent des petits coups ou bien qu'ils lui cassent les os, c'est propre à chacun. En animation, ce serait absolument impossible, insoutenable même pour un adulte. Le fait d'ajouter le mouvement fait que les images n'ont plus le même sens, donc on s'est plus focalisé sur l'émotion, les rapports entre les personnages pour que le public s'y attache, et ait envie de faire partie de cette bande de monstres.

Autre chose qui change d'une BD à un film : le son. On sait que Gretchen est aussi connue pour ses t-shirts de métal, comment est ce que vous avez défini l'ambiance sonore du film ?

Tout d'abord ça a commencé avec Skip the Use. On les a contactés assez tôt, à l'époque où ils étaient encore ensemble. On avait rencontré Matt, et je cherchais un son qui ne fasse pas forcément métal, qui fasse rock mais qui n'enferme pas dans un genre... Skip the Use, je trouve, avait des influences assez diverses, d'abord dans un style punk, puis dans un registre un peu plus grand public, des sons rapides, des sons lents.

On s'est dit que ce serait intéressant d'avoir comme ça cette capacité à changer de répertoire. Donc c'est Matt, après s'être séparé du groupe, qui a fait les chansons, notamment le concert. C'est aussi lui qui joue à la guitare sur les solos, il a même fait la partie électro de la fin quand il se rendent tous à Vampirama. Cela dit il n'avait évidemment pas le temps de composer toutes les musiques.

Compositeur instrumental c'est un autre métier, il nous fallait quelqu'un qui s'y atèle à plein temps, et on a donc embauché Eric Neveux, qui travaille dans la musique de films, et s'est occupé de toute la partie instrumentale. Il a ajouté des idées, comme cette espèce de guitare saturée en fond, pour coller à ce que faisait Matt. Je trouve une belle unité à la musique, une patte, une identité rock.

Pour ceux qui ne connaissent pas bien la BD, qu'est ce que tu peux nous dire sur ce qui t'a poussé à créer Zombillénium en 2009 ?

La petite histoire, c'est que tout était parti d'une couverture dans Spirou. J'adorais les monstres quand j'étais ado', puis j'ai fait comme école les arts déco de Paris, une super école mais tout ce qui était fantastique n'était pas très bien vu. Ils incitaient plutôt les élèves à s'intéresser à des thématiques un peu plus actuelles, un peu plus sociales, donc au bout d'un moment ces monstres, je les ai mis de côté.

Et finalement, c'est en faisant cette couv' dix ans plus tard que cet univers m'est revenu à la figure, et c'est comme ça que Fred, Frédéric Niffle, (rédacteur en chef du Journal de Spirou, ndlr) m'a dit "tu veux pas faire une histoire de monstres ?", j'ai dit "carrément", c'est parti comme ça, d'un déclic, comme si je retrouvais des jouets que j'avais perdu dix ans auparavant.

Pourquoi choisir de situer le parc dans un coin paumé du Nord de la France ?

Le choix du Nord - je ne suis pas du tout originaire du Nord, j'ai eu une compagne qui avait grandi là-bas, qui m'a permis de découvrir pendant quelques mois cette région - c'est surtout culturel, historique. C'est une région où il y a eu de nombreux drames sociaux, beaucoup de catastrophes industrielles, c'était une région basée sur son industrie, avec toutes ces mines qui finalement ont fermé, donc... Je ne voyais pas trop d'autres endroits où mettre le parc. Et puis, c'est plat, j'aime beaucoup ce côté applani où le parc rejaillit au loin. C'est très brumeux aussi, donc, oui, le contexte à la fois esthétique et culturel, historique, était parfait pour y implanter le parc.

Dans le côté horreur comique, tu as des influences de références ?

C'est marrant, justement on me dit souvent "ah, mais j'ai déjà vu ce monstre dans tel ou tel film", et je vois souvent pas du tout à quoi ça fait référence, je régurgite des choses que j'ai déjà vues parfois par accident. Alors oui, le film est gorgé de références, mais ce ne sont pas des références gratuites. Les monstres dans Zombillénium sont finalement assez clichés, je ne suis pas allé chercher très loin.

Francis par exemple, il ressemble au Dracula de Christopher Lee. Il a un peu plus d'embonpoint, parce que c'est un patron et qu'on lui a fait cette carrure de patron. Aurélien, c'est Hellboy, Steven dans le film, bon alors lui c'est complêtement assumé, c'est Twilight. Chaque monstre représente un genre quelque part, un cliché du cinéma hollywoodien, mais c'est ça qui m'intéressait, ces monstres qui ont eu leur heure de gloire, mais qu'est ce qu'ils deviennent après ?

C'est un peu comme dans Watchmen, je pense que c'est le premier à avoir fait ça : prendre les super-héros et les montrer vieillissants. C'est un peu mon principe, montrer ce qu'ils deviennent, se demander quel regard on porte sur eux aujourd'hui. 

Aussi, tu parlais de thématiques sociales qu'on te demandait de suivre à l'école, il y a quand même cette critique de l'entreprise dans Zombillénium.

Ah, mais complètement, c'est une fable sur l'entreprise. Et dans le film, on l'a encore plus accentuée. Dans la BD, c'est une boîte, mais plus une satire de la vie de bureau. Dans le film, c'est davantage une fable sociale, on a accentué l'idée que chaque monstre corresponde à une catégorie socio-professionnelle.

Les vampires sont les C++, les postes hauts gradés. Ça se voit dans le dortoir, eux sont tout en haut. Les zombies, c'est plus le prolétariat des monstres, et évidemment il y a conflit entre les deux. C'est une espèce de satire sociale, sur le fait que chacun doive trouver sa place, qu'on peut d'un coup dégager toute une catégorie de gens pour "mieux" faire marcher l'entreprise. C'est logiquement une critique de l'ultra libéralisme.

D'où aussi le choix du Nord justement.

Oui, encore une fois, le Nord vit cette situation depuis un siècle ! C'était déjà le cas à l'époque des mines. On ne se souciait guère du sort des mineurs et de leur bien être. Aussi, à travers cette obsolecence des monstres, on représente aussi le devenir de ceux qu'on voit au cinéma.

Par exemple, les zombies ne font plus tellement recette, ils deviennent banals, ils ont été trop vus donc finalement le parc marche moins bien. Et qui veut prendre leur place, qui veut changer le parc, c'est Steven, ce vampire de Twilight, parce que depuis quelques années, les monstres tels qu'on les montre au cinéma ne font plus peur, en fait. Pour moi, un monstre c'est moche, c'est sensé faire peur, c'est pour ça qu'on les adore. Aujourd'hui on a des monstres qui scintillent, qui sont beaux gosses, c'est aussi ce dont je voulais parler à travers Zombillénium.

Tu verrais un autre genre de monstre qui prendrait cette place dans le tome 4 ?

Alors : là dans la BD on est plus dans le devenir du parc avec ses nouvelles règles. Depuis le tome 3, les monstres ont le droit de mordre les humains, donc c'est devenu une entreprise qui demande à ses employés de littéralement manger du client, donc encore dans cette critique sur l'entreprise, et le tome 4 reviendra sur cet espèce de parc bizarre où le meurtre est possible.

Tu as déjà prévu la fin de la série ?

Oui, tout à fait. On a prévu six tomes, je connais la fin, que j'ai pensée en amont depuis le tome 2, au moment où c'est vraiment devenu une série. J'ai le tome 4 en tête, pour le cinquième et le sixième j'ai la trame mais il manque encore quelques idées.

D'accord. Et tes futurs projets, en BD ou en animation ?

J'aimerais bien continuer dans la réalisation, sans doute quand j'aurais terminé la série Zombillénium j'aimerais refaire un film. C'est génial, bon, c'est complètement différent de la BD, mais le fait de travailler avec plein de gens, sur du long terme - on a mis cinq ans à faire ce film - c'est vraiment une expérience qui m'a plu. On est tous devenus très potes au sein de l'équipe, c'était vraiment très chouette.

Même si la BD offre une autre expérience avec plus de liberté que l'animation, parce que tout simplement on n'a de comptes à rendre qu'à une personne, l'éditeur, travailler sur ce film m'a en tout cas beaucoup plu.

Et tu verrais d'autres travaux de ta part, comme Péchés Mignons, adaptés en animation ?

Péchés Mignons, on a déjà essayé. Je dis "on" parce que justement, ça devait déjà être avec Alexis en réalisateur. France Télévisions nous avait contactés pour faire une série il y a une dizaine d'années. On avait commencé à monter un projet, à constituer une équipe, et puis finalement ils ont fait machine arrière. Je pense que l'érotisme à la télé, c'est mort, surtout en dessin animé. Ils n'ont juste pas réussi à se mettre d'accord sur le moment où diffuser le truc, vers huit heures, vers onze heures, et en définitive ils ont annulé l'idée.

À part ça, on parle toujours avec Alexis de faire d'autres films, peut-être un deux, mais pourquoi pas une histoire totalement originale. J'avais des projets, vraiment embryonnaires, de faire un Spirou avec Dupuis, mais pour l'instant je vais me concentrer sur Zombillénium dans l'avenir le plus proche.

Retrouvez le film dès aujourd'hui au cinéma, et on vous laisse avec les photos de l'exposition à la galerie Arludik !

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