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Rencontre avec Émile Bravo, ou comment raconter avec humour et justesse une histoire dramatique

Franco-belge Le 25 fev 2019
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par LiseF
Rencontre avec Émile Bravo, ou comment raconter avec humour et justesse une histoire dramatique

Au mois d'octobre dernier sortait la suite de Spirou Journal d'un ingénu, par Émile Bravo. Dans L'espoir malgré tout, l'auteur raconte l'arrivée des allemands en Belgique durant la seconde guerre mondiale, l'occupation, la fuite mais aussi la survie. Un livre très juste, étonnamment drôle, qui m'avait laissé une forte impression. De fait, j'ai sauté sur l'occasion de rencontrer l'auteur au festival d'Angoulême...

À l'origine : la collection Spirou vu par

C'est en 2011 que sortait Journal d'un ingénu, premier tome de cette saga au coeur de la seconde guerre mondiale. À ce moment-là, l'album était pensé pour être une one-shot, dans le cadre d'une nouvelle collection lancé par Dupuis : Spirou vu par... 

"Moi je travaillais sur Les épatantes aventures de Jules, donc ils m’ont contacté pour savoir si je pouvais faire un Spirou. J'ai eu envie de répondre aux questionnement que j’avais sur le personnage : parler du Spirou avant qu’il ne devienne un aventurier."

Par la suite la collection a évolué et les auteurs ont commencé à faire plusieurs albums. C'est l'éditeur qui est revenu vers Émile Bravo pour lui demander s'il avait d'autres histoires à raconter sur Spirou.

"Le premier album traitait de l'éveil de Spirou en tant qu'enfant. Ensuite j'ai eu envie de montrer sa construction, et à travers ça de parler plus généralement de la condition humaine."

L'histoire d'un éveil

En nous présentant Spirou comme un simple groom à la porte d'un hôtel, l'auteur a voulu métaphoriser l'enfance :

"Quand on est enfant dans la société on n'est rien, et c’est ce qu’est Spirou. Il est groom, il est un peu transparent, et peu à peu il va se transformer. Notre premier éveil c'est l’éveil amoureux et on apprend à se connaître à travers cette personne. Si cette personne s’éveille fatalement vous l’écoutez et vous vous ouvrez au monde."

C'est ce qui se passe avec Spirou lorsqu'il rencontre la mystérieuse Kassandra : il a très peu de connaissances sur la politique internationale et il ne s'y intéresse pas particulièrement. Elle est communiste et juive, directement concernée par la menace du nazisme. C'est avec elle qu'il va prendre conscience des enjeux de la guerre.

"Spirou c’est un personnage créé en 1938. Au départ c’est juste la mascotte du journal, c’est des gags en une page un peu poussifs. Il est pas très intelligent mais il est groom et il travaille dans un hôtel. Vers 1947 on a les premières aventures de Spirou et Fantasio : il est malicieux, c’est un aventurier, et il ne travaille plus dans un hôtel. Et entre les deux il y a la guerre ! Je me suis dit que s’il a pris conscience de certaines choses, c’est pendant cette période, parce que les traumatismes développent la conscience."

Les choses que vit Spirou, spécialement dans ce second tome, sont en effet traumatisante. Pourtant, on arrive quand même à rire. On rit quand l'hôtel de Spirou explose, ou quand la caserne de Fantasio se fait attaquer alors qu'il est en plein entraînement de foot. Pour Émile Bravo, l'humour aide à raconter, à expliquer. Lui-même explique qu'il préfère rire du pire. 

"Si on ne veut pas être lourdement didactique, la meilleure des pédagogies c’est le rire. Gamin j’étais très sensible à Charlie Chaplin, et ça nous faisait passer du rire aux larmes. Moi quand j’avais huit ans je regardais Les Temps Modernes, Le Dictateur, ça éveillait ma conscience. Et c’est agréable à regarder parce que tu te marres. Pourtant c’est hyper dramatique !"

Émile Bravo, ce passionné de seconde guerre mondiale

Quand on commence à évoquer avec Émile Bravo le sujet de la seconde guerre mondiale, il est intarissable : pour ses travaux sur Journal d'un ingénu et L'espoir malgré tout, il a effectué un très gros travail de documentation. L'auteur a par exemple trouvé les notes qu'un juriste belge envoyait à Londres tous les six mois. Il y notait tout, des courants de pensée au prix du pain. Ces archives ont été précieuses, le but étant de raconter le plus fidèlement possible l'état d'esprit et la vie au quotidien des belges durant l'occupation.

"J’ai énormément de témoignages sur cette période, et dans ces témoignages on comprend surtout que les gens cherchaient à survivre. Ils disaient qu’ils avaient faim et peur. C’était même pas de l’occupant, parfois ils n'avaient jamais croisé d’allemand. Ils avaient peur des bombardement, même alliés."

Pour ma part je me suis beaucoup questionnée sur Fantasio : le personnage est à mon sens assez antipathique. Non seulement il n'est pas très malin mais pire que ça, parfois il est carrément méchant. L'auteur n'est pas de mon avis :

"C’est pas un sale type ! C’est un type impulsif, il n'a pas de conscience politique mais c’est un grand coeur ! Il n'est pas collabo : en automne 1940, tout le monde pense que l’Allemagne va gagner la guerre. En Europe il n'y a plus de démocratie, donc pour le commun des mortels, les allemands allaient gagner. Pour tout le monde le nouvel ordre mondial c’était ça..."

Le Spirou d'Émile Bravo se terminera à la fin de la guerre, avec un épilogue sur le retour des prisonniers des camps. L'auteur a déjà tout écrit, il ne manque plus que le dessin ! Rendez-vous si tout va bien en septembre pour lire la suite de cette aventure saisissante.

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