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Rencontre : Enrico Marini nous parle de son Batman franco-belge

Franco-belge Le 06 nov
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par Corentin
Rencontre : Enrico Marini nous parle de son Batman franco-belge

La semaine dernière sortait dans les librairies bien de chez nous et les kiosques outre-Atlantique Batman : The Dark Prince Charming d'Enrico Marini. Projet intéressant à suivre pour le réseau ARTS en particulier, ce partenariat entre Dargaud et DC Comics est le représentant d'un exercice plutôt rare dans l'histoire de ces deux écoles de BD, séparées par un océan de codes et de styles différents.

Nous nous sommes rendus jeudi dernier dans le sixième arrondissement de Paris pour rencontrer l'auteur et dessinateur Enrico Marini, qui a commencé par nous expliquer l'origine du projet, né d'une envie éditoriale d'amener un peu de métissage aux parutions de super-héros.

La genèse d'un projet

" Tout est parti d'un gag il y a deux trois ans. Je déjeunais avec le PDG de Dargaud, qui est aussi le président d'Urban Comics, éditeur de DC en français. Je lui dit, puisque tu es le boss, puisque c'est toi qui décide, donne moi un Batman. Un an après, j'avais presque oublié, pour moi ce n'était pas sérieux, et il revient vers moi et me dit que Jim Lee a quelque chose en projet. Qu'il connaît mes albums, qu'il a lu mon travail, et qu'il cherchait à monter quelque chose avec un artiste européen. Comme il cherchait le plus beau et le plus talentueux, je me suis dit, tiens, ça tombe bien !"

Marini explique avoir pris quelques mois avant d'accepter officiellement, à l'époque au travail sur Les Aigles de Rome et voulant se donner le temps de trouver un scénario au préalable. Il entre dans une phase de recherche où vont ressurgir tout un tas d'influences glannées dans ses propres lectures de la Chauve Souris.

L'auteur ne veut pas d'un récit de combat classique où Batman affronterait un super-héros. Il pense son histoire comme intime et ajoute cet élément de parentalité à Gotham, loin de l'épique et de l'action imaginée généralement dans les histoires du personnage. 

"Je me suis donné des limites, parce que pour moi il valait mieux raconter une petite histoire plutôt que de me disperser. Le risque était aussi d'avoir trop à gérer à côté de mes autres projets, mais surtout, aux Etats-Unis un auteur/dessinateur qui travaille en solitaire c'est tout de même plus rare. C'est du travail d'équipe, ils sont souvent à trois, quatre, même à cinq. Ici, je dois faire tout tout seul, c'est beaucoup de boulot et en même temps c'est très gratifiant parce que je garde le maximum de contrôle. Mais sur le récit ça a l'inconvénient de demander du temps pour tout mettre en place."

Une vraie liberté du côté de DC

Avec au dessus de lui le poids que représente la popularité du personnage, Marini nous explique avoir eu très peu de directives de la part de DC Comics. À une exception près, un détail d'une scène attenant à la fin du volume (donc, pas moyen de vous en parler sans risquer d'en dire trop), mais là où on s'attendrait à un contrôle éditorial certain, il nous explique avoir en fait été assez libre dans sa marge de manoeuvre.

Lui-même nous dit que ce premier Batman pourrait être le début de quelque chose de plus long entre DC et les artistes Européens.

"Tout le projet a été suivi par Jim Chadwick, l'éditeur, rôle qui n'a pas la même valeur en France qu'aux Etats-Unis (là-bas, ce serait plus ce qu'on appelle nous un directeur de collection). J'ai discuté avec lui du projet, du contenu. Tout a été accepté, les designs des personnages, les costumes, les bagnoles. La difficulté quand on travaille de si loin est qu'eux ne connaissaient pas vraiment ma manière de fonctionner, mais quand je leur ai envoyé le scénario et le storyboard, ils ont vu assez vite qu'on restait dans un monde de Batman assez connu. J'avais suivi la psychologie des personnages, et avec les dessins ça les a rassurés. Donc j'ai eu vraiment carte blanche. J'ai pu faire ce que j'ai voulu faire.

Dans le cas présent, travailler avec eux était différent de mon travail habituel parce qu'on ne se connaissait pas. Évidemment, c'est toujours différent, DC Comics est une grosse machine, il y a l'éditeur de Batman, puis les gars de la boîte au dessus, puis la Warner encore au dessus. Selon ce qu'on fait, selon les orientations qu'on prend, à chaque étage il y a des gens qui se rajoutent et prennent des décisions, qui doivent être au courant, qui doivent valider. C'est une autre façon de faire, ce n'est pas ma propriété, ce n'est pas ma création. Mais ça ne me dérange pas tant que ce n'était que l'affaire d'une fois. Un projet nostalgique comme pour le Mickey de Loisel, je l'ai fait mais je ne vais pas m'attarder dessus ni revenir sur ce personnage très longtemps."

Marini ne se voit donc pas comme un futur Coipel ou Bengal. Il le précise bien : sa liste de projets est déjà assez longue pour qu'une nouvelle collaboration ne soit pas à attendre des fans de ce premier volume, ni une apparition dans les couvertures de l'éditeur américain.

Une belle vision de l'univers Batman

L'un des gros points forts de ce Dark Prince Charming aura été pour beaucoup le trait du dessinateur et sa vision sur les personnages de Gotham. L'auteur évoque un énorme confluent d'idées, aussi bien nées chez le concept artist de Burton sur le film de 1989, la comedia dell'arte pour son couple de clowns, et David Mazzuchelli ou Frank Miller plus généralement.

"Il y a de tout : il y a du Nolan, du Mazzuchelli. Je l'ai fait un peu à ma manière, mais les influences vont de très loin à très loin, Aparo, Miller, plein plein de dessinateurs qui m'ont marqué. La plupart de ces influences je les ai juste digérées, mais l'idée était plus de donner ma vision, basée sur New York que j'ai visitée plusieurs fois, basée sur ce que je connais de Batman, plus que de réinterpréter ou rendre hommage. Il y a de tout, même du Blade Runner. J'y ai retrouvé un peu de mon travail sur Rapaces aussi. 

Je savais que je voulais mettre en scène le Joker et Catwoman, qui sont les deux vilains que j'associe le mieux à Batman. Mais même là-dessus, je n'ai pas voulu trop m'inspirer. L'idée était plutôt de proposer quelque chose qui me tenait à coeur."

Quant à parler de la nature hybride de ce travail, si Marini avoue avoir surtout voulu se faire plaisir en rendant hommage à une culture qu'il aime, lui-même espère que les éditeurs franco-belges et américains renouvelleront l'expérience.

Batman et le franco-belge, une future histoire d'amour ?

Quand on demande à l'auteur si selon lui, ce genre de ponts entre les genres peut aider le super-héros à s'implanter en France, ou à l'inverse les auteurs européens à migrer vers les États-Unis, il se montre plutôt enthousiaste. 

"Dans le comics, il y a des histoires magnifiques. Ce genre de rencontres, que ça puisse amener des gens à ouvrir du comics, je l'espère. Peut-être qu'il y a des fans de Batman qui ne vont pas forcément aimer mon approche, je n'en sais rien. Peut-être qu'il y a aussi des fans de bande dessinée européenne qui pourraient s'y intéresser. J'ai essayé de respecter les proportions de comics, eux appellent ça Deluxe aux États-Unis je crois. 

Je pense que DC a envie de réitérer l'expérience. Ils attendent de voir ce que ça donne, mais ce genre de projets - peut-être pas forcément dans ce format là, celui-ci est un test, c'est quasiment une première - mais ils ont du déjà contacter l'un ou l'autre. Après, tout le monde n'a pas envie de raconter des histoires de super-héros. Il faut être lecteur et passionné de ça à la base. Et même avec un éditeur comme DC le processus est un peu différent. Un Larcenet qui ferait un Batman, par exemple, ce serait vraiment fort. Ou Juillard, qui pourrait amener quelque chose de très particulier. Ce genre d'initiatives ne peut qu'enrichir le monde du comics en amenant des variantes. Pour moi, les meilleurs comics sont ceux qui vont aussi chercher ces influences européennes, comme Mazzuchelli. 

À l'inverse, le plus intéressant serait de voir des Américains faire de la bande-dessinée chez nous. Jim Lee devrait faire un Achille Talon, maintenant que j'ai fait un Batman."

On attendra de suivre le destin de ce Dark Prince Charming auprès des lecteurs et dans les librairies pour donner un premier élément de réponse sur l'avenir à espérer de ce genre de métissages. Pour le reste, les curieux pourront aussi s'en retourner vers le Silver Surfer : Parabole de Lee et Moebius pour les premières bribes du genre, ou d'autres dessinateurs européens partis faire carrière sur les terres de DC Comics

En attendant, on remercie Enrico Marini et on se donne rendez-vous en juin pour le second et dernier volume.

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