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RUN (Mutafukaz), l'interview

Franco-belge Le 11 sept 2015
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par Elsa
RUN (Mutafukaz), l'interview

Aujourd'hui s'achève une des séries les plus marquantes du paysage franco-belge de cette dernière décennie. Mutafukaz. Cinq volumes, un tome zéro, un spin-off, et un bonheur de lecture rarement égalé. Avec ce tome 5, RUN nous offre une conclusion impeccable. 

On ne va pas trop vous en dire histoire de garder entier le plaisir, mais ce tome est beau, riche, inventif, passionnant, touchant, aussi bien écrit que sublimement dessiné, et rempli de bonus comme une poignée de cerises sur le gâteau.

À la place, on a posé quelques questions à RUN, histoire de revenir avec lui sur dix ans à Dark Meat City.

 

Dix ans, 5 tomes (sans compter le 0 et MétaMuta)... Si tu devais résumer l'aventure Mutafukaz en un mot ?


Mieux, en une lettre : V

Cinq en chiffre romain, mais aussi le V de la victoire (et de la série éponyme dont j’emprunte deux-trois trucs).

Revenons aux origines. Peux-tu nous raconter qui tu étais à l'époque, et comment est née cette histoire ?

À l’époque, j’étais le même, mais en plus jeune, et avec quelques kilos de moins. J’avais déjà fait mes premières armes dans l’illustration, notamment à travers des magazines comme Max, Wad… et avec Semper-fi, mon asso de graphistes, on avait défriché l’univers du designer toy en France. J’étais tout frais directeur artistique et je venais de quitter mon agence multimédia pour réaliser un projet qui stagnait dans les cartons depuis des lustres : Mutafukaz. Je voulais en faire une BD, et en être le dépositaire de A à Z. Le graphisme, le scénario, jusqu’à l’objet. Je n’avais absolument aucune idée de l’aventure dans laquelle je m’embarquais.

Ça a d’abord commencé par du porte à porte aux maisons d’édition françaises et américaines. J’ai eu des retours, certains constructifs, d’autres moins. Mais dans la grande majorité, je n’ai eu aucune réponse. J’étais très amer au début, mais maintenant que je suis de l’autre côté, je continue à le déplorer, mais je le comprends : on reçoit des centaines de projets dans une maison d’édition, et ce n’est pas facile de répondre à tous. Voire même, en période de rush, il peut m’arriver d’en zapper, faute de temps disponible. Mais quand on commence dans le métier, et qu’on a mis tout son cœur dans un dossier, c’est dur le silence.

L’univers de Mutafukaz existait sur le web depuis 1999, et les internautes pouvaient suivre semaines après semaines la progression de Dark Meat City à travers de petites animes, de croquis de nouveaux persos, etc… Dans cette dynamique, j’avais même réalisé un court-métrage de 7 minutes, mettant en scène Vinz et Angelino (Operation BlackHead), qui avait fait le tour du monde des festivals, et avait notamment été nominé au Sundance festival 2003.

Donc je pensais naïvement que j’avais toutes mes chances de trouver un éditeur assez vite pour cette BD. Ça n’a pas été le cas. Je sortais de nulle part, avec une vingtaine de pages de cet OVNI sous le bras. Et j’avais déjà des exigences quant à l’objet final, et à la manière de raconter l’histoire (ruptures graphiques, digressions, etc...) donc ça ne m’aidait pas du tout. Quelques éditeurs ont voulu me faire faire des compromis, que j’ai testés. Mais je n’étais pas satisfait de la tournure que ça prenait, et jamais rien n’a abouti. Quand j’allais voir des éditeurs « grand public », mon projet était trop « underground », et vice versa… Si bien qu’à un moment, je me suis dit qu’il fallait que je laisse tomber. Mais à chaque fois que je me rendais dans une librairie, toujours les mêmes questions me remettaient en selle : Pourquoi n’y avait-il pas de place pour un projet comme Mutafukaz ? Pourquoi devoir faire du 48 pages impérativement, dans un format imposé ? Aujourd’hui que je suis passé de l’autre côté de la barrière, je pige mieux. Tout simplement parce que ça perturbait le modèle économique franco-belge bien installé (liens imbriqués entre le Minimum garanti, le coût de fabrication, le tirage et le seuil de rentabilité), et c’était un risque que les éditeurs ne voulaient pas prendre. En tous cas pas avec moi, ce que je peux comprendre, avec le recul.

Ce tome est la fin de l'histoire. L'univers de Mutafukaz est particulièrement riche, et en même temps comme en constante ébullition. Quelle est la part de défini dès le départ, et de liberté que tu t'es laissée dans cette histoire ?



Le fil conducteur est resté inchangé. J’avais déjà l’histoire en tête de bout-en-bout, et ce depuis le court-métrage de 2003. Je savais comment se terminerait la série au moment où j’ai commencé à dessiner les premières cases. Par contre, je pensais pouvoir rentrer tout ça en trois tomes. Ça aurait été possible, si je m’étais exclusivement concentré sur les personnages principaux. Mais au fur et à mesure, et dans l’optique de créer un climax sympa dans chaque tome, j’ai improvisé des passages en fonction de l’humeur et de l’envie du moment. Et Dark Meat City s’est étoffé de nouveaux personnages. Ça me permettait d’enrichir l’histoire en montrant des choses qui participent à l’univers, et à faire monter la pression narative… tout en prenant la liberté de s’éloigner le temps de quelques pages de la trame principale. J’aime les bonnes histoires. Mais je préfère une histoire moyenne bien racontée qu’une bonne histoire mal racontée. Pour moi, c’est la façon de faire les choses qui est importante, et l’ambiance dans laquelle on plonge le lecteur. Et pour bien travailler une ambiance, rien ne vaut le hors-champs. Au final, c’est plus Dark Meat City le personnage principal de Mutafukaz, que Lino, Vinz et Willy

Quelque chose qu'on ressent vraiment à la lecture, c'est le plaisir que tu prends à construire cet univers qui t'es propre, tout en étant ultra référencé. As-tu dû effectuer un gros travail de documentation ou t'es-tu servi d'éléments que tu connaissais déjà ?

C’est un peu des deux. En général, je découvre des choses pendant mes séjours aux USA, et je creuse en rentrant en France. Du coup l’impulsion vient du vécu, et je me documente ensuite. Lors de mon dernier voyage à LA, j’ai constaté à plusieurs reprise que St Jude, avec la flamme sur la tête, était de plus en plus présent dans les étals des farmacia. Du coup ça m’a intrigué. En rentrant, je me suis pas mal documenté là-dessus. Je ne sais pas si ça débouchera sur quelque chose, mais en tout cas ça me passionne, et c’est globalement comme ça que j’enrichis mon background personnel.

D'ailleurs, même si on peut déceler de nombreuses références et clins d'oeil dans la série, quelles sont véritablement les inspirations les plus fortes, les oeuvres et artistes qui ont le plus influencé ton travail sur ce titre ?

J’ai forcément des images pleins la tête, un tas de références digérées et inconscientes.

Mais pour moi, Sin City et Watchmen sont indétrônables. J’aime beaucoup le travail de Frank Miller, et même si je ne cherche pas à l’imiter, je pense que son esprit me colle pas mal à la peau. Pour le reste, Florent (Maudoux) me fait découvrir pas mal de mangas, de « I am a Hero » à « Bonne nuit Pun-pun », et j’apprécie vraiment chacun des titres qu’il me conseille, pour un tas de raisons. En les lisant, je me nourris, et j’apprends. Pourquoi cette scène marche si bien ? J’analyse, et plus tard, au moment de mon propre découpage, ça m’influence forcément.

Cependant, je suis incapable de dire quel œuvre ou artiste m’inspire au moment où je travaille sur Mutafukaz. C’est le fruit d’un mélange de plein de trucs plus ou moins conscients… Que ce soit Miller, Otomo, Edward Hopper, Jerôme Bosch, Joel-Peter Witkin, Toriyama, Mignola, Liz McGrath, tout un tas de tattoo-artistes (non ce n’est pas une contrepèterie) ou de graffeurs (comme 123Klan)… Bref, un beau Mic-mac, en somme.

Globalement, je pense aussi  qu’il y a une émulation au sein même du Label. Perso, j’ai piqué des gimmicks à Singelin de la période où il bossait avec moi sur Mutafukaz, par exemple. Et j’espère que c’est réciproque. Et quand je vois l’ampleur de certains cadrages de Bablet ou Maudoux, ça me motive à élargir les perspectives de mes propres décors. Neyef est en train de se révéler lui aussi, et son graphisme prend une puissance démoniaque. C’est très stimulant… Bref. Je pense que ce sont les auteurs avec lesquels je travaille qui me motivent le plus dans ce que je fais.

Tu as toujours joué avec ta mise en page, les styles graphiques... jusqu'aux textures de papier qui varient selon les moments du récit. Comment t'es venue cette idée, cette envie ?



J’aime bien créer des ruptures graphiques, à condition qu’elles ne soient pas gratuites. Il faut qu’il y ait un sens, sinon ça peut vite être indigeste pour le lecteur. Dans le tome 2 par exemple, les personnages se perdent dans un Little Tokyo en guerre contre les triades. J’ai naturellement eu envie de traiter ce passage comme un manga, en noir et blanc, sur un papier offset. J’aurais eu envie de changer le sens de lecture aussi, pour pousser d’avantage le concept, mais ça aurait été compliqué à gérer entre deux chapitres normaux… Quand j’étais étudiant aux beaux-arts, on nous contraignait à nous exprimer sur différents supports, parfois très différents (genre de la gravure sur cuivre ou de la mosaïque (non, ce n’était pas au début du siècle dernier, on était en 1996 !) Ça m’a donné le goût d’expérimenter des choses, même si je pense que tout a déjà été fait dans la BD, et que rien n’est réellement nouveau dans cette approche narrative. Pour la mise en page, les bonus, etc… j’ai une formation de graphiste à la base, donc c’est quelque chose qui est très naturel, et que j’essaie de transmettre à chacun des auteur qui travaille avec moi.

Tu joues beaucoup avec des évènements historiques réels.Y'a-t'il un plaisir particulier à s'approprier l'Histoire, à la réécrire ?

C’est très intéressant, à condition que le lecteur à qui on s’adresse ait le bagage historique de base, sinon ça ne fait que mettre du bordel dans les têtes. Ce qui est chouette quand on écrit une uchronie, c’est de faire bifurquer l’Histoire à un moment donné, et d’imaginer comment le monde évoluerait à partir de cette bifurcation. Ça a l’air ennuyeux à lire comme ça, mais le dernier Wolfenstein est une uchronie, et c’est tout de suite plus fun à visualiser. « Et si les nazis avaient gagné la guerre » reste, je crois, l’uchronie la plus exploitée des auteurs de SF.

D’une certaine manière, Mutafukaz est une uchronie, au sens stricto-sensus. Même si cette uchronie n’est qu’un détail du background général.

La théorie du complot est une des bases de Mutafukaz. Dans ce cinquième tome, tu expliques dans un texte ton véritable avis sur la question. Est-ce qu'à un moment tu as eu la sensation d'être pris à ton propre jeu face à certains lecteurs qui te pensaient réellement complotiste ?



Il y a quelques jours, une journaliste et son cameraman ont été abattus en direct à la télévision américaine. L’assassin lui-même a filmé son crime avec son téléphone portable, avant de mettre la vidéo en ligne. J’ai vu cette vidéo, mais ce qui m’a surtout interpellé, ce sont les commentaires qui l’accompagnaient. Plusieurs types mettaient en doute la réalité de cette horrible vidéo sans plus de réflexion : « Quoi, elle a pris 5 balles, et elle continue de courir ? Fake ! » Ce genre de réflexion m’exaspère au plus haut point. Oui, on peut avoir pris 5 balles et continuer courir sur quelques mètres ; quand les fonctions vitales sont engagées, l’adrénaline peut faire faire à notre corps des choses incroyables. Et ces gars, derrière leur écran, doutent de ce qu’ils voient sans apporter d’autres solutions, alors que les deux personnes sont bien mortes. Il existe pourtant plein de vidéos d’exécution, et chacun peut constater que les victimes agissent rarement comme dans les films. Les mecs qui dansent le smurf quand ils prennent des rafales de mitraillettes, c’est dans Commando, pas dans la vraie vie. Et ceux qui font des bonds arrière de trois mètres quand la balle frappe leur poitrine, c’est dans Robocop. Alors je me dis dans ces cas-là : : « Mince, mais qu’est-ce que ce type a en tête pour décréter que la vidéo est fausse ? » « Sur quelles expériences base-t-il son analyse ? » « Est-ce que c’est une façon de se protéger de l’horreur crue et sans fard de ce qu’il vient de voir » ? « Est-ce que c’est parce que le tireur est black, et qu’en tant que black, il pense que c’est une manipulation des médias pour stigmatiser les blacks » ? Toutes ces questions restent sans réponse, et je me sens désarmé face à de tels commentaires sur le net.

Depuis quelques années, j’ai remarqué que certains internautes, de plus en plus nombreux, doutent de tout, et à chaud. Sans recul ni analyse. Ils doutent juste parce qu’ils se plaisent à penser qu’ils ne sont pas les dindons de la farce, et qu’ils ne font pas partie des « moutons » qui croient tout ce qu’on leur dit. Au final, je trouve que ça les rend nocifs, voire dangereux, parce qu’à douter de tout, comment peuvent-ils être encore les deux pieds dans le réel ? Et je remarque avec les années que le doute est contagieux.

C’est vraiment ce qui m’a fait le plus peur après les attentats de Paris. Le fait que des gens puissent à ce point nier une évidence. Il n’y avait aucun doute possible. Les auteurs de la tuerie de Charlie Hebdo et de l’hyper casher se sont revendiqués d’Al Qaïda Yemen et de Daesh, les évènements ont été filmés…

Donc effectivement, j’ai pensé qu’une petite mise au point s’imposait, parce que je ne veux absolument pas être associé à ces gens qui pensent éclairer le monde avec leurs lanternes foireuses... Mutafukaz est une fiction, et concernant le complot mondial, il ne représente pas ce que je pense. Moi, ce que je pense, c’est que chaque pays, chaque idéologie politique et religieuse essaie de déstabiliser le camp adverse, et que tous les moyens sont bons, c’est certain. Mais les grandes catastrophes et les conséquences qui s’en suivent sont en grande généralité une effroyable succession d’incompétences qui ont mené à une tragédie (le World Trade Center, le MH370, etc…)

Mais l’incompétence n’est pas très fictionnelle. Certes, ça pourrait faire une bd sympa : voir qu’une somme de mauvaises décisions sans conséquence directe aboutisse en ricochet à une catastrophe mondiale. Mais ce n’est pas ce que je voulais faire. Je voulais traiter de ce que je connaissais et de ce qui m’amusait, avec en toile de fond des extraterrestres. Et qui dit extraterrestres dit ufologie, et à partir de là on est déjà les deux pieds dans la théorie du complot (Roswell, projet blue book, etc…)

Qu'est ce qui toi t'intéresse dans toutes ces théories ?

Le côté foutraque où on peut mélanger tout et n’importe quoi, et forcer le tout au chausse-pied. On peut donner l’illusion d’une cohérence, et c’est une gymnastique mentale assez rigolote dans l’absolu. Ça ouvre un tas de possibilité et de cross-over (JFK vs l’ET de Roswell, ça serait tellement bon)

En vérité, je suis très client de ces théories s’il s’agit de fiction. Mais la plupart se revendiquent comme Vérité avec un grand V, ce qui est absolument insupportable pour tout esprit critique qui se respecte.

Entre les lignes de ta bd, tu dresses un portrait peu flatteur de l'homme, non ?



On parle de l’homme dans le sens de l’humanité, on est bien ok là-dessus ? ;)

Je suis d’un naturel pessimiste, je ne peux pas le nier. Et dans un sens, je déteste l’humanité. Mais j’aime les individus. C’est un peu paradoxal. C’est une dualité qui m’anime depuis que je suis en âge de réfléchir sur l’actualité. Il m’arrive de souhaiter que les hommes soient rayés de la surface de la terre, mais à la fois, je parraine des enfants au Burkina Faso via une association (d’ailleurs, ils sont en train de monter un projet sur Ulule : http://fr.ulule.com/puits-refuge-tintilou/). Je suis un hater dans l’âme, mais au quotidien je ne peux pas m’empêcher d’essayer d’aider les gens qui ont besoin d’aide. Donc j’ai du mal à me situer. Je déteste les hommes sur le papier. Et j’appartiens aux hommes, on est d’accord. Dans la réalité, c’est un peu plus compliqué. Des fois je me dis que je déteste les hommes, parce qu’au fond, je les aime. Et c’est parce que je les aime que je ne supporte pas de voir ce qu’ils font, et la médiocrité dans laquelle ils baignent (spirituelle, intellectuelle, politique, etc…). Finalement, le pire des mépris ne serait-il pas l’indifférence ?

S'il y a bien un personnage frustrant pour le lecteur, c'est Luna, qui n'apparait que par petites touches malgré son rôle important. Est-ce que ça n'a pas aussi été un peu frustrant pour toi ?

Pas du tout, c’est même agréable de la traiter en pointillé tout au long de la série. C’est un des seuls personnages qui me donne l’impression d’être totalement indépendant de mon écriture. Luna est un personnage qui m’échappe complètement, qui échappe à Angelino, et je voulais qu’elle échappe aussi au lecteur. Et chercher à la cerner, ou l’analyser de manière approfondie l’aurait emprisonnée. Je lui laisse des zones d’ombres, des motivations floues. Luna est insaisissable, et pour un homme, c’est terriblement sexy.

Tes personnages sont souvent mis en marge de la société, laissés pour compte. Qu'est ce qui t'intéresse particulièrement dans ces personnages ?



J’aime les laissés-pour-compte, car ils n’ont rien à perdre... donc tout à gagner. Scénaristiquement, c’est propice à des coups d’éclats, voire à du romantisme au sens premier. Graphiquement, les gueules cassées sont plus intéressantes à dessiner que les petits minets au look propret (fuck you, Nathan Drake).

Les laissés-pour-compte sont authentiques, ils ne trichent pas. Et il y a parfois une véritable force vitale qui s’en dégage. L’année dernière, je suis allé à Détroit, pour voir de mes yeux ce que les médias nous décrivaient comme une mégapole dévastée. Effectivement, la ville est à genoux. Mais il se passait quelque chose de très fort dans les rues, visuellement parlant. Les maisons en ruine côtoyant de magnifiques immeubles du temps de la splendeur de la ville (comme l’imposant Fisher building) impressionnent. Mais ce sont les habitants qui m’impressionnaient le plus. Ils étaient fiers d’être de Détroit, ça se ressentait dans l’attitude, et dans le regard. Et ils étaient heureux que des étrangers s’intéressent à leur ville (qui reste très belle au demeurant) C’est ça que j’aime. Cette fierté malgré l’adversité. Ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Les meilleurs boxeurs sont ceux qui viennent des quartiers pauvres : ils ont la rage de vaincre. C’est con, mais d’une certaine manière, je trouve ça beau.

Mutafukaz s'est toujours étendu au-delà de la série principale. Ce tome 5, notamment ta préface, ressemble quand même à un point final. Est-ce que tu ressens encore l'envie de jouer avec cet univers étendu, ou est-ce que tu préfères maintenant penser à autre chose ?

Quelques projets de spin-off sont en discussion, mais rien n’est vraiment concret. Je pense que je vais faire une pause sur Mutafukaz, et pourquoi pas y revenir plus tard, à l’envie (au travers de one-shots, par exemple, parce que je ne veux plus frustrer le lecteur avec une suite qui n’arrive pas). Pour le moment, je me concentre sur les DoggyBags à venir, sur la post-prod du film Mutafukaz, et sur l’année 2016 qui promet du lourd au rayon du Label.

Mutafukaz c'est aussi (d'abord ?) une forte histoire d'amitié, et au-delà d'elle, des histoires de clan. C’était important pour toi d'aborder ces valeurs dans ton histoire ?

Je suis un peu comme Vinz ou Angelino. Je n’appartiens à aucun clan, ni groupe particulier. C’était déjà comme ça au Collège, ou au Lycée. Je ne crois pas à l’épanouissement dans une communauté ou dans un groupe de potes. Il n’y a qu’à voir le temps perdu entre amis à battre le pavé devant un cinéma pour se mettre d’accord sur quel film on va aller voir... Ça doit venir de ma phobie des compromis. Depuis ces dernières années, je me suis un peu coupé de mes amis, à cause du travail qui me prenait tout mon temps, semaines, week-ends et jour fériés. Il y a des gens sur lesquels je peux compter aujourd’hui, mais j’ai tout de même une vie solitaire. Donc oui, c’est un sujet que je voulais aborder, même si, quand on voit Willy, on se dit qu’il y a des amis dont on se passerait volontiers.

En parlant de clan, c'est un peu l'image qu'on perçoit du label 619, un clan soudé.



C’est effectivement une image que les gens ont de l’extérieur. Mais en vérité, le Label 619 est à l’opposé de l’esprit de clan. L’esprit de clan nie l’individu : le clan doit passer avant tout. Le Label 619, ce n’est pas ça. Nous sommes une somme d’individualités réunie sous un étendard commun. Je ne suis pas le chef de la tribu, mais un mélange entre grand frère de la famille, et porte-étendard de la colonne. Et on est motivés par un but ludique: celui de foutre un coup de pied au cul de la BD, tout en faisant de la BD. On aime travailler ensemble, parce qu’on a une entière confiance les uns-les autres… et parce qu’ensemble, on est plus fort.

Et est-ce que ce n'est pas parfois difficile de concilier ton investissement sur la collection et ton travail sur une série aussi dense que Mutafukaz ?

C’est très difficile, et comme dans tous les métiers-passions, on y passe tout son temps. Le Label 619 me demande beaucoup de temps. En 2016 ; 25 titres sont prévus dans la collection. Le luxe incroyable que m’offre Ankama est une totale carte blanche sur les titres. Mais la contrepartie est que la structure interne n’est pas toujours suffisante pour aborder tout le travail et nous épanouir dans la collection de manière satisfaisante, donc je multiplie les casquettes avec plus ou moins de feeling… En plus de la direction artistique et du suivi éditorial se greffent parfois des missions de RP, de commercial, de réalisateur-monteur de trailers, de coloriste… Sans compter mon investissement sur l’écriture de titres à venir, et l’adaptation animée. Heureusement je peux compter sur Yuck et Tony qui m’aident au quotidien, me soutiennent activement, et prennent part à un tas de trucs annexes eux aussi (comme dans un grand jeu de chaises musicales). Les deux derniers mois de prod de la BD, j’ai carburé au Monster Energy. J’en suis même venu à regretter de ne pas prendre de drogues !

J’ai calculé : si je ne faisais que ma bd, je tomberais un album comme le tome 5 en moins d’un an, avec infiniment moins de stress. Ça me donne parfois à réfléchir. Mais directeur de collection est un métier passionnant et très enrichissant. Si ce n’était pas le cas, j’aurais laissé tomber depuis bien longtemps.

 À un moment, tu as même été directeur éditorial de tout Ankama. Comment s'est passée cette expérience, et qu'en as-tu retiré ?

Je n’aurais jamais dû accepter cette proposition. Ankama éditions était dans une période difficile, et j’ai pensé que je pouvais être utile pour remonter la pente. Mais à peine un mois après avoir accepté la mission, la maison-mère changeait de DG. Je me suis donc retrouvé largué en terrain hostile, à devoir rendre des comptes sur des décisions que je n’avais pas prises, avec sur le dos un tas d’arrêts de titres, des nouvelles responsabilités, etc… Mais sans avoir accès aux leviers nécessaires. Bref, c’était devenu éminemment politique, et j’ai jeté l’éponge au bout de 6-7 mois. Je n’en ai rien retiré, sinon que j’aurais dû continuer à me concentrer sur le Label, le seul endroit où je suis indispensable.

En parallèle de ce tome 5, il y a aussi la sortie du film qui commence à se profiler. Les fans ont suivi ce projet pendant plusieurs années, parfois sans savoir s'il fallait y croire. Est-ce que tu peux nous parler de cette expérience, de comment tu l'as vécu, comment tu la vis en ce moment, et nous dire un peu où ça en est ?



Nous retravaillons actuellement certains dialogues, ensuite on va pouvoir commencer la post-prod, c’est-à-dire l’enregistrement des voix des acteurs, le bruitage et la musique. Les images sont finies, et je peux dire haut et fort que c’est du lourd. Ça a été difficile d’arriver à ce résultat, dans le respect de la BD. Mais l’équipe japonaise du studio 4°C a fait un travail titanesque. Ce sont des passionnés, qui débordent de créativité, et avec qui j’ai tissé des liens assez fort (comme des soldats qui ont combattu ensemble !)

C’était vraiment enrichissant, artistiquement et culturellement parlant. Mais la réalisation d’un film est un vrai périple, je pense que ça va prendre un peu de temps pour que je m'en remette complètement.. Le film est prévu sur les écrans pour 2017, il faudra encore être patient.

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