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Salon de Montreuil 2014 : David Chauvel et Tim McBurnie (Pinocchio), l'interview

Franco-belge Le 15 dec 2014
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par Elsa
Salon de Montreuil 2014 : David Chauvel et Tim McBurnie (Pinocchio), l'interview

Après avoir adapté Le magicien d'Oz, Alice au Pays des merveilles, et L'île au trésor, David Chauvel s'est attaqué à Pinocchio. Le dessinateur australien Tim McBurnie a su donner vie aux personnages de Carlo Collodi, et ce one-shot paru le mois dernier est une vraie réussite.

Les deux auteurs étaient présents au Salon de la presse et du livre jeunesse de Montreuil, et ont répondu à nos questions.

Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?

Tim McBurnie - De là où je viens, à Adelaide, Il n'y a pas beaucoup de bande dessinée, et quand il y en a ce sont des comics américain, du Marvel, du DC... Pourtant, mes parents m'ont acheté beaucoup d'Astérix, de Tintin. Donc j'ai connu le franco-belge comme ça, à travers des bd traduites en anglais.

J'ai commencé à travailler dans le jeu vidéo quand j'avais 20 ans, puis j'ai démissionné parce que je voulais faire de la bd. Mais je n'avais aucune idée de comment. J'ai commencé à faire des choses de mon côté, que j'ai mises sur mon site. C'était des petites choses.

Et ce français fou qu'est David Chauvel m'a contacté, en me demandant si je voulais dessiner un livre intitulé 7 Pirates. Et j'étais là 'Oui oui yes !'

David Chauvel - Et ça a changé ta vie.

Tim McBurnie - Et ça a changé ma vie oui, parce que je voulais faire du franco-belge. J'adore ça. Tu fais même la couleur, vraiment tout. Quand on dessine du comics américain, on s'arrête à l'encrage. C'est ce que j'avais vraiment envie de faire, je ne savais pas comment m'y prendre, et de manière magique David est apparu.

J'ai donc commencé comme ça, et je fais de la bd depuis. Mais Pinocchio est seulement ma troisième bande dessinée.

Je fais d'autres choses à côté, du concept design pour des jeux vidéos, de l'animation... Et à Adelaide, il y a une école privée spécialisée dans le design pour les jeux vidéos, l'animation, et j'y suis professeur. J'enseigne le dessin en 3D.

David Chauvel - De mon côté ça va être très court. j'ai quarante-quatre ans, j'ai signé ma première bande dessinée en tant que scénariste à 20 ans. Ca fait donc 24 ans que je fais de la bande dessinée. Et je crois que Pinocchio est mon cent quatrième ou cent cinquième album. Ce qui finalement ne fait pas une si grosse moyenne, sur 25 ans. Je n'ai pas chômé, mais ce ne sont pas non plus des cadences infernales.

Et je suis aussi éditeur aux éditions Delcourt depuis huit ans.

Vous avez donc découvert le travail de Tim sur internet ?

David Chauvel - Oui. A l'époque j'étais jeune éditeur, je n'avais pas encore un carnet d'adresse très fourni et je cherchais assez fréquemment des dessinateur, surtout sur internet. J'en ai trouvé quelques uns avec qui je travaille depuis, dont Tim donc, qui était quasiment le tout premier.

J'ai découvert son travail et j'ai flashé immédiatement. J'ai adoré ce qu'il faisait, et lui n'attendait que ça, que quelqu'un vienne le chercher. Pas forcément les français, ça aurait pu être les américians aussi, dans un pays où la bande dessinée est quasiment absente, culturellement et commercialement.

Et quand on veut faire de la bande dessinée, quand on habite en Australie, il y en a quelques uns, il faut forcément travailler avec les américains ou les français. Eventuellement avec les japonais mais c'est beaucoup plus compliqué.

Il a embrayé, et c'est donc comme ça qu'on a fait ce premier album. Et maintenant Pinocchio.

Comment est née l'idée d'adapter Pinocchio, et de travailler avec Tim sur ce titre ?

David Chauvel - C'est la faute d'Alfred. Je pourrais mentir, raconter une belle histoire entre Tim et moi, mais ça n'est pas vrai.

C'est un projet qu'on avait avec Alfred, il y a très longtemps. J'ai commencé à travailler dessus, et puis Alfred avait d'autres choses à faire, d'autres projets.

Et petit à petit il s'est aperçu que ses souvenirs liés à Pinocchio, des souvenirs d'enfance avec son grand-père italien, son envie d'Italie, allaient passer par d'autres chemins. Et il s'est désolidarisé du projet. Ça a donné Come Prima, alors on ne va pas s'en plaindre.

Et moi je me suis retrouvé avec ce script, déjà travaillé, cette envie.

J'ai trois enfants. Et ce qui m'a toujours guidé dans l'adaptation fidèle des classiques ; j'ai déjà fait Le magicien d'Oz, Alice au pays des merveilles, L'île au trésor, et je vais arrêter là ; c'est d'avoir envie de faire découvrir ces classiques aux enfants, par le biais de la bande dessinée. Et redécouvrir aux adultes, pour ceux qui ne liront jamais le roman, ou qui peuvent avoir la curiosité de le lire.

Une envie de mettre des images dessus, et le supplément d'âme qu'on peut proposer, c'est d'avoir des images inattendues. C'est ce qu'on a essayé de faire sur Alice, et sur Le magicien d'Oz avec le dessin d'Enrique Fernandez.

C'est ce qu'on a fait avec Tim sur Pinocchio. Il fallait que ce soit quelqu'un qui soit loin. On aurait aussi pu aller chercher un japonais, qui aurait été culturellement très éloigné des archétypes que nous on a de Pinocchio. Disney mais pas que. On a beaucoup de livres d'illustrations qui se sont succédés au fur et à mesure des générations.

Tim était plus vierge par rapport à ça, dans son approche. J'avais envie de ça, d'une redécouverte.

J'avais ce projet, je ne savais pas exactement avec qui j'allais le faire. Tant que je n'avais pas d'idée précise je ne faisais rien, et un jour je me suis dit 'Mais oui, Tim.' Je pensais qu'il allait me dire non, mais il a été enthousiaste tout de suite.

Comment s'est passé votre travail ensemble sur ce titre ?

David Chauvel - J'avais déjà tout le scénario. A l'époque c'était trois tomes de 30 pages, une version très détaillée du roman. J'ai immédiatement identifié, notamment parce que j'avais l'expérience avec Alice au pays des merveilles qu'il fallait en faire un seul album. En terme de volume de travail pour Tim, de financement pour la maison d'édition. On ne pouvait pas faire une centaine de pages, sinon ça allait faire un livre qu'on allait vendre 40 euros, ça ne serait pas abordable pour les gens.

Il fallait trouver un bon compromis, et à force de travail j'ai fini par me dire qu'en 70 planches je faisais rentrer le roman, je n'enlèvais rien. Un peu plus de place, de grandes cases, d'exposition graphique serait les bienvenus. Mais voilà. C'était le bon compromis, et j'ai donc livré tout le scénario à Tim.

Et ce qui a été magique, c'est qu'il a fait deux versions des personnages. Il m'a envoyé des choses qui m'ont convaincu immédiatement. Il n'y a pas eu de discussion, tout le design, tout l'aspect graphique de la bd avait pour moi une espèce d'évidence, tout de suite. Sur le personnage de Pinocchio, tous les autres... Et du coup je n'ai fait que recevoir les planches et dire bravo. Plus ou moins, on a travaillé après un peu plus techniquement, mais sur le livre lui-même, l'essence du livre, ça a été très fluide.

Est-ce que c'est compliqué de s'attaquer à une adaptation d'un classique déjà lu et relu ?

David Chauvel - Non parce qu'en fait, Pinocccio de Carlo Collodi, personne ne le lit. Tout le monde croit l'avoir lu. C'est un peu comme Alice, même si lui est quand même un peu plus lu.

Par exemple, un livre qui n'est pas lu du tout, c'est le Magicien d'Oz. Il fait partie du patrimoine de la littérature enfantine américaine, pas du tout française. La preuve en est que le Magicien d'Oz c'est le premier d'une saga, il y en a une quinzaine, qui ne sont même pas publiés en France. C'est un livre très peu lu, que les gens ne connaissent pas. Ils connaissent le film.

De Pinocchio, les gens connaissent parfois les livres illustrés, ils savent qu'il y a une dimension de noirceur dans ce récit, mais globalement ils connaissent Disney, il ne faut pas se mentir. Je pense que la majorité des gens ne l'ont pas lu. C'était même la base de la démarche. Du coup il n'y a pas de peur.

Ce n'est pas vraiment une adaptation, mais plutôt une transposition dessinée du contenu. Je ne change rien, je n'ajoute rien, je ne donne pas mon point de vue sur la question. Même si c'est forcément une vision partiale de Pinocchio, j'essaie de rester très fidèle. Donc je ne suis pas embêté.

Si je devais faire un vrai travail d'adaptation à partir d'une oeuvre littéraire, il y aurait une vraie réappropriation. Je transformerais comme Stanley Kubrick a transformé Shining, et là je pense que je serais très angoissé. Mais étant moi-même scénariste, écrivant aussi mes propres histoires, je crois que je ne le ferais pas. J'écrirais les miennes, et je n'irais pas chercher celle des autres.

Comme je suis dans une démarche de respect absolu de l'oeuvre, je ne sentais pas vraiment de pression.

Tim Mc Burnie - Le problème avec Pinocchio c'est que ça a été fait tellement de fois. Et l'idée c'est de proposer quelque chose de nouveau, sans que ça soit juste 'nouveau'.  Mais j'ai apprécié ça, parce que tu es libre de beaucoup de choses, la créativité nait de la contrainte. Adapter quelque chose est toujours intéressant.

Quand on lit le texte, il n'est pas dit si les animaux ont des vêtements, s'ils marchent. Quelques fois, il est dit qu'ils ont des mains, des fois on ne sait pas, comme s'ils marchaient vraiment comme des animaux. C'est très ambigu. Il n'y a pas de détails. C'est un script qui n'est pas du tout visuel, sans description. Il y a forcément l'imagerie laissée par Disney. Mais on est libre. c'est juste, vraiment, ne pas faire différent juste pour faire différent. 

Mais au fond c'est une collaboration à trois, même si Carlo Collodi est mort, on travaille ensemble. Le secret c'est de ne pas trop réfléchir, juste faire les choses. Dessiner Pinocchio. J'ai essayer de ne pas trop contrôler.

David Chauvel - Pour rebondir sur ce que dit Tim, c'était vachement intéressant parce qu'il avait vraiment un regard très neuf. Et je pense que ça a vraiment à voir avec l'endroit où il habite, sa culture. Il m'a envoyé deux dessins où on voyait Pinocchio, le renard et le chat. Les personnages emblématiques, très marquants visuellement. Et il avait fait une version avec le renard et le chat à quatre pattes, avec leur fourrure, et c'est tout. Et pourquoi pas ? Je pense qu'il fallait avoir son recul et sa fraicheur pour être capable de se poser cette question, un européen aurait immédiatement dessiner ces personnages avec des habits. 

On a beaucoup hésité, là c'était vraiment un autre Pinocchio très différent. Mais on est revenu à ce qui nous semblait le mieux fonctionner.

C'est une adaptation respectueuse, elle l'est dans tous les sens du terme, même graphiquement. Mais Tim a fait quelque chose de vraiment intéressant sur son Pinocchio.

Et justement Tim, comment avez-vous travaillé sur les personnages ?

Tim McBurnie - C'était une sorte de jeu, parce que le texte n'est pas visuel. C'est du character design, il faut juste essayer d'être différent de ce qui a déjà été fait, tout en représentant ce que sont les personnages. J'ai fait deux versions. 

Pinocchio a un chapeau en pain. Et la première fois que j'ai dû le dessiner, j'essayais de me représenter ça. J'ai tenté de le dessiner avec un chapeau en pain et il avait vraiment l'air idiot. Après c'est sûr que personne ne l'avait jamais vu comme ça. 

Et c'est une marionnette. Il n'est pas dit si il est bizarre, et tout le monde semble trouver normal que ce soit une marionnette qui marche. Donc qu'est ce que je devais faire ? 

Il y a une première édition illustrée, qui a été publiée peu de temps après l'écriture de l'histoire. Et dessus, il a des vêtements vert et blanc, et je me suis inspiré de ça, c'était plus drôle à dessiner.

En bande dessinée, c'est important d'imaginer des choses amusantes à dessiner, parce qu'il va falloir dessiner le personnage peut-être sept cent fois. Alors il faut penser à ça.

Mais j'ai quand même essayé de dessiner un chapeau en pain. Ça n'a juste pas fonctionné.

Avez-vous effectué un travail de documentation ?

David Chauvel - Moi rien du tout.

Tim McBurnie - Je crois que j'ai déjà vu le Disney, mais là je ne l'ai pas regardé avant de me mettre au travail sur cette bande dessinée. Il y a trois ou quatre personnes qui ont fait du super boulot sur les adaptations anciennes. J'ai regardé ça. Mais c'est surtout cette première version illustrée, dont j'ai essayé de me rapprocher. Je voulais vraiment revenir à l'essence du livre.

Enfin, j'ai commencé par lire ce livre déjà.

Est-ce difficile de trouver le bon équilibre entre le respect de l'oeuvre, et ce que vous voulez raconter ?

David Chauvel - Je n'avais rien envie de raconter. La question, c'était comment j'allais transformer ce roman en une bande dessinée de 70 planches aussi fidèle que possible. C'est un travail technique.

Après il y a du travail d'écriture sur les dialogues. Pinocchio c'est de l'italien, et je ne lis pas l'italien. Et les traductions ne sont pas libres de droit, elles sont protégées par le copyright du traducteur.

Sur Alice et le Magicien d'Oz j'ai travaillé à partir du texte anglais.

Là, je ne devrais pas le dire, mais j'ai pris plusieurs traductions française, j'avais l'italien sous le museau. Soit je devinais, soit je demandais à des gens qui parlent italien sur certains détails. Ensuite j'ai réécrit à ma sauce. Et je pense que ma liberté était là, parce que j'ai fait des partis pris de dialogues qui étaient les miens. Je n'ai rien voulu raconter, mais ce que j'ai repris le plus à mon compte, c'est la musique des dialogues. Qu'ils soient fluides, différents de tout ce qui avait été écrit, tout en restant fidèle à l'esprit, et qu'ils soient une bonne musique accompagnant du dessin. Je ne fais pas une traduction du roman, je fais une bande dessinée pour des planches, des scènes, et chacune d'entre elles doit être vivante, intéressante, bien construite, les dialogues doivent bien sonner. Et si j'en crois ce que j'ai lu ça a l'air de ne pas trop mal se passer.

Mon apport est vraiment sur la langue.

Quels outils avez-vous utilisé sur ce titre ?

Tim McBurnie - Tout est à l'ordinateur, du début à la fin.

Et comment s'est passé votre travail sur les couleurs, les atmosphères sont très différentes d'une scène à l'autre ?

Tim McBurnie - Les scènes sont très différentes les unes des autres. 

J'ai commencé avec une couleur. Une sorte de vert. J'ai commencé comme ça, puis ça a évolué selon ce qui se passait. Il va au spectacle de marionnettes, donc allons-y pour du rouge. Ensuite cela devient plus sombre, du coup ça devient de plus en plus bleu. Puis l'histoire se calme... J'ai commencé quelque part, et ensuite c'était en fonction de ce qui se passe, et de mes idées. 

J'ai essayé de faire ce livre aussi coloré que possible. Mais sans trop y réfléchir, c'était assez instinctif.

Quelque chose que j'ai ressenti à la lecture, c'est le côté très théatrale de la bd. C'est quelque chose de voulu ?

David Chauvel - Je crois que c'est vraiment intrinsèque au roman. Il n'y a aucune description, aucune mise en situation. Les personnages arrivent, d'un seul coup Pinocchio les rencontrent. On n'a pas les tenants et aboutissants de leur situation personnelle. Ils sont là, agissent, interagissent avec lui, puis disparaissent.

C'est vraiment comme si les gens rentraient sur scène, sortaient de la scène. A l'époque c'était du feuilleton, et il fallait qu'il se passe tout le temps quelque chose de nouveau, que ça soit trépidant, basé sur la succession.

C'était beaucoup le cas des romans de cette époque. Alice au Pays des merveilles, le Magicien d'Oz, ce sont beaucoup de successions de personnages. C'est pour ça que ça appelle le dessin animé, les adaptations visuelles, parce qu'il y a une profusion de personnages.

J'ai vu une adaptation théatrale de Pinocchio et ça fonctionnait très bien. L'aspect visuel est là, et le côté très emblématique  de ces personnages. Apparition/disparition, on les oublie et puis finalement on s'en fout parce que le seul intérêt qu'ils ont dans l'intrigue c'est leurs interactions avec le personnage de Pinocchio, ce qu'ils lui apportent, le mal qu'ils lui font. Parce qu'ils lui en font, mais il s'en fait à lui-même aussi.

C'est un roman très bizarre.

Quels sont vos prochains projets ?

David Chauvel - Et bien on est en train d'y penser. On discute. On est tous les deux convaincus que la dimension jeunesse du travail de Tim est importante, presque intrinsèque à son travail, à ce qu'il est aujourd'hui. Donc on va essayer de l'utiliser au mieux sur un prochain projet. On n'est pas pressé, on prend le temps de chercher le bon livre.

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