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Salon du livre 2015, Eric Cartier (Route 78), l'interview

Franco-belge Le 04 juin 2015
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par Elsa
Salon du livre 2015, Eric Cartier (Route 78), l'interview

Route 78 est assurément une des plus jolies bandes dessinées de cette année. Elle nous entraine sur les routes américaines, en 1978. Eric et son amoureuse, Patricia, ont silloné les Etats-Unis, pensant un peu naïvement au départ que tout serait facile. Il recompose pour nous ce road trip, à travers un scénario écrit à quatre mains avec Audrey Alwett. Bien loin de l'image que l'on a des seventies, il nous présente une Amérique vue de ses yeux, tantôt sombre ou lumineuse, aborde avec humour leurs expériences les plus anodines ou les plus folles avec un même talent pour transmettre l'émotion.

Et derrière le voyage, il y a l'amour, celui qu'il éprouvait alors et encore aujourd'hui pour Patricia. Ce sont les routes plus ou moins amicales des Etats-Unis de 78, et entre les lignes c'est une relation qui s'enrichit, mûrit, évolue sans que ses héros n'en aient conscience, au fur et à mesure de ce qu'ils partagent.

A l'occasion du Salon du livre, Eric Cartier a répondu à nos questions et revient sur cette expérience faite de 'situations pas extraordinaires mais hors de l'ordinaire' et tout ce qu'elle lui a apporté, et sur son travail sur cette bande dessinée.

Comment est née l'idée de ce projet ?

C'est un guet-apens d'Audrey Alwett, une copine scénariste et écrivain qui était à un coin de table quand je racontais une fois de trop des anecdotes. Et comme c'est une gentille garce, deux jours plus tard elle s'est pointée avec une idée, carrément un bout de texte. Et là ça m'a coincé.

Elle a pris une des anecdotes et l'a travaillée dans l'optique d'un début de narration. Et elle m'a tanné. Moi j'étais entre deux projets, comme souvent. Je n'ai jamais eu de série, donc chaque projet, c'est un projet. Chacun est différent.

C'était le bon moment, elle a été très maligne pour ça. Elle a eu l'à propos, le flair. Comme je disais, c'est quelqu'un que j'aime bien.

A partir de là je me suis dit why not ? Il y avait des copains qui m'avaient dit que ce serait bien que je raconte mes voyages. J'ai quand même voyagé avec Patricia pendant dix huit ans. Elle était instit, mais dès qu'il y avait un peu de vacances, on se barrait.

C'était là, il fallait raconter ces anecdotes, qui sont du plaisir de la route, mais en même temps ça n'était pas intéressant.

Maintenant je pense que c'est intéressant, parce qu'il y a une fausse idée qu'on se fait sur les seventies. Beaucoup de gens plus jeunes, qui pensent qu'on avait de la chance, qu'on avait des utopies, que tout était plus facile. Non. Pour moi la jeunesse a autant d'utopies que nous. je regarde ce qui se passe à Notre-Dame-des-Landes etc.

Là je vois le réservoir de ce qui donne envie. c'est là que j'aimerais être en réalité, si je n'avais pas d'autres responsabilités. Et puis aller là-bas ce serait juste être le vieux dans un coin, qui met du charbon dans un poêle... Mais j'admire ça, et le fait de savoir que c'est là, c'est la continuité.

Montrer que ce n'était pas non plus si extrême. Les gens soit straight, soit méga hippie etc.

Si je racontais le deuxième voyage ça aurait été complètement différent, parce que j'avais une vraie tronche de freaks, mais ce n'était pas ça qui m'intéressait. C'était la période avant, le truc quand on rêve, quand on croit que Rimbaud c'est important.

Comment s'est ensuite passé le travail de construction ?

On a inventé une sorte de protocole. Pour moi chaque rencontre avec un scénariste, c'est un travail humain, le plaisir de travailler avec quelqu'un. Des fois c'est plus ou moins présent, ça se fait avec plus ou moins de distance. Et là, quand elle m'a donné le bout de texte, ce qui était génial, c'est que j'avais une pelote, un gros noeud, et un bout de fil, qu'il suffisait de tirer. Et elle m'a montré le bout de fil. J'avais un début de narration sur vingt pages, j'ai bien suivi son texte. Et petit à petit ça a commencé à bouillir. On a commencé à échanger des idées, elle réécrivait. C'était marrant de voir que j'avais dit ça, et que c'était 'ça' qu'elle avait entendu. Ça aussi c'est un truc intéressant, on dit quelque chose, une image mentale, et la personne le comprend différemment.

A partir de là, je suis intervenu un petit peu. Je voyais certaines scènes, j'avais envie de les construire, elles ne pouvaient pas marcher avec un truc écrit. Comment dire qu'on arrive à tel endroit ? C'est physique, quelles images vont me rester etc. Je faisais des montages, je pensais à une approche de texte, et là je confrontais mon travail avec le sien. Et je m'appuyais vraiment sur son travail parce qu'elle sait ce qu'elle fait quand elle écrit, et il y avait la juste distance. 

Pour le coup elle a été ultra patiente, c'était déstabilisant, mais en même temps on était vraiment d'accord sur le fond du projet. Et puis j'ai pu m'appuyer sur elle, avoir un regard extérieur. C'est vite fait de se perdre, partir dans des fausses pistes.

Est-ce que justement ça n'a pas été une expérience difficile de te replonger dans tes souvenirs ?

Au début je croyais que c'était juste 'je raconte des anecdotes, il m'est arrivé ça, on a fait ci', sans se mettre plus en avant. En réalité, nous on a rien fait, si tu regardes le bouquin on ne fait rien. Ce sont des choses qui bougent autour de nous.C'est pour ça que pendant longtemps je ne pensais pas que c'était intéressant. On n'a rien fait. On s'est juste trouvé dans des situations pas extraordinaires, mais hors de l'ordinaire.

Mais ça a fait la personne que je suis, le couple qu'on est.

C'est vrai qu'à un moment donné, je me suis rendue compte, que le prétexte c'est les anecdotes, mais le fond du travail... et c'est là qu'Audrey était maligne parce que c'est ça qu'elle avait vu avant même qu'on en parle...

Ça a été bizarre. Par exemple la scène du militaire dans la jeep. Ça a duré cinq minutes, le temps que le mec parte, accélère, nous effraie et c'est fini. Cinq pages, et j'ai passé au moins quinze jours sur cette séquence. Quinze jours, cinq minutes.

Mais en prenant ce temps, j'ai pigé des trucs. En dessinant, j'ai réellement vu remonter des choses, et pigé que si ce type nous a fait peur, outre le fait que c'était un type perdu, dans la douleur, il y avait peut-être de l'arrogance de ma part. Que je ne pensais pas avoir. Mais j'ai grandi dans un milieu militaire, je n'ai jamais eu peur de l'uniforme.

Une scène comme ça m'a permis de faire une chute fictionnée, parce qu'à la fin, évidemment, Patricia ne me dit pas 'tu devrais dire ça à ton père'. Pourtant c'est bien ça qui s'est passé. Ce n'est pas un règlement de compte, ni payer ses dettes, mais remettre les pendules à l'air.

Ce qui m'intéresse c'est de voir la réaction de mon pater. Parce que la guerre est finie, toutes nos guerres sont finies. Même pour lui, il y a des trucs qui ne sont pas faciles-faciles à prendre ou à dire, même s'il n'y a rien de choquant.

Je pense que ce sera pareil pour les enfants qui ont des papas ou des mamans qui font la guerre, qui sont allés en Afghanistan, tout ça. C'est ça qui va se passer chez eux, ce travail sur où est l'affection, où ça se place. Et pourquoi on part.

Tu l'abordes un peu dans la postface, il y a quand même du travail de documentation...

Oui. Tout le long. J'avais peu de photos de l'époque, parce qu'on a tellement voyagé, tellement déménagé, que des trucs qu'on avait à l'époque il n'y en a plus beaucoup. J'ai retrouvé quelques petits bouts de carnets, quelques photos, mais je me suis beaucoup replongé dans la musique, déjà que j'aime bien la musique seventies, là j'étais dans l'ambiance musicale tout le temps. En me disant 'tiens ça c'est le genre de morceau que t'écoute quand t'as seize ans.' Quand on est plus jeune, on écoute plus intensément les choses.

Aller chercher dans des trucs que les gens écoutent moins, des Joan Baez, etc, quand on n'avait pas peur d'être doux au fond, avant les années punk. C'est pour ça que c'est important de le faire. Parce que je me méfie du cynisme, j'ai envie de dire des choses simples, des choses tendres. J'ai juste envie de dire 'Vous inquiétez pas, on peut être amoureux'. C'est con de le dire comme ça, mais c'est ce que j'avais envie de dire.

Une des thématiques, en tout cas des sensations qu'on a en lisant la bd, c'est le grand écart entre le voyage fantasmé, et le voyage concret. Et en quelques mots, comment résumerais-tu les espoirs, les fantasmes que tu pouvais avoir vis-à-vis de ce voyage avant, et ce que tu en as finalement retiré ?

En réalité, je crois qu'on a eu le voyage qu'on voulait. On ne connaissait pas grand chose, on n'avait que quelques images. Il faut voir l'accélération exponentielle qu'il y a eu ces vingt-trente dernières années. 

Le problème c'est qu'on oublie les gens les plus cool, qui nous dépanne, parce qu'ils ne sortent pas du lot. C'est eux qui sont le plus maltraités parce qu'ils ne sont pas tous le bouquin. On a été hébergé plus d'une fois dans un hôtel, donc la fois où je le montre, il faut que ce soit symptomatique.

Non, je crois qu'on a eu le voyage qu'on méritait.

Il y a le contexte, mais quand on lit la bd, c'est une histoire d'amour, votre histoire d'amour. Est-ce que c'est difficile à mettre en image ? Il y a toujours une forme de pudeur.

J'avais très peu dessiné Patricia jusque là, vraiment par superstition. C'est ce que je dis à la fin : le monde est toujours paradoxal. T'es seul, tu rêves d'amour, t'es amoureux, t'as peur de le perdre. Il faut apprendre cette respiration entre les deux.

La période traitée est une période assez dure, et en même temps il y a beaucoup de très beaux souvenirs. Est-ce que ça a été difficile de trouver le bon équilibre, dans l'écriture, dans l'image ?

C'est ce que je voulais montrer. les voyages c'est ça, c'est des moments... c'est vraiment à l'image de la vie. je ne suis pas plus serein qu'un autre, je suis juste un peu plus âgé. C'est cette respiration qu'on peut avoir. Il peut y avoir des parties un peu emmerdantes, difficiles, et des moments d'extase que seul le voyage amène.

Donc, le truc c'était de trouver ce cocktail, le bon moment pour amener telle image précisément. Il y a une forme de mise en scène, déplace tel élément parce que ça fait plus de sens, pour servir le propos.

Tu as beaucoup voyagé. Qu'est-ce qu'à tes yeux apportent le plus les voyages ?

Ca va être tellement basique ce que je vais dire, mais c'est tellement vrai. Apprendre à réfléchir deux fois avant de se plaindre.

À la fin de la bd, tu dis que tu appréhendes la réaction de tes proches. Est-ce que tes enfants, ta femme l'ont lu ?

Ouais. Patricia l'a lu l'autre jour. Elle l'avait survolé, lu de très loin. C'est vraiment ma muse, mais ce qui est étonnant c'est que, c'est pas qu'elle n'en a rien à foutre de ce que je fais, ce serait insultant, mais c'est qu'elle me fait totalement confiance sur le fait que je bosse, donc elle n'a pas besoin de venir dans mon atelier. Et ça c'est terrible, parce qu'un artiste a juste envie que sa muse vienne et dise 'oh c'est beau mon chéri !', mais c'est pas le genre. Et c'est pas le moment de lui demander. parce que c'est elle que j'aime, qu'elle a des responsabilités, qu'on a des mômes à la maison. C'est ce que j'ai appris, c'est plus moi le môme à la maison.

Elle a eu cette distance, avec beaucoup d'appréhension quand même, je lui ai montré quelques dessins mais elle n'avait pas de vision d'ensemble. Et l'autre jour je suis rentré, elle était là, j'ai vu qu'elle l'avait lu, je lui ai demandé comment elle l'avait trouvé, elle m'a regardé et m'a fait 'Alors tu m'aimes ?'

Voilà.

Donc après j'ai dû faire une bétise du genre me mettre à genoux avec le bouquin en disant pour toujours, et elle m'a regardé et m'a dit 'C'est parfait, je vais pouvoir te fustiger !' C'est complexe à expliquer en deux mots, mais j'ai toujours cru que j'étais drôle, et elle m'a toujours prouvé le contraire, qu'elle était plus drôle.

Et les gamins... comme j'ai des jumeaux. Il y en a un qui s'exprime peu mais qui m'a fait un discours hallucinamment long. Il m'a dit 'c'est beau.' C'était énorme, parce qu'on ne se parle pas beaucoup, parce que c'est la vie, qu'il a vingt ans comme moi j'avais vingt ans.

Et l'autre, qui est plus utopique, plus proche, lui il a eu plus de mots pour le dire, c'était vachement joli aussi, vachement tendre.

Voilà, carton plein, même mes frangins ça les a surpris. Parce que les gens ne connaissent pas... on n'a rien fait de mal, c'est idiot comme phrase, mais il y a un côté un peu sombre, pour les gens qui n'ont pas l'habitude de voyager.

Et puis honnêtement c'est ça que je voulais dire, on a beau dire ce qu'on veut sur les post soixante-huitard, surtout ce connard de Sarkozy, qui est d'ailleurs l'exemple typique du post soixante-huitard, plus que moi, c'est que ce que je croyais à cette époque, j'y crois tout le temps. Vraiment.

Ce que je voulais faire comprendre aux jeunes lecteurs, c'est qu'il ne faut pas flipper. Comment le dire... Ça ne nous a pas empêché, finalement, on a été fidèle aux idéaux qu'on avait. Être cool, ne pas faire de mal, tout ça c'est peu de le dire, c'est tout simple. C'est plus dur d'être un bon baba, un vrai hippie, que d'être juste un citoyen moyen, ça demande une pensée, une rigueur au delà de ça.

En s'accrochant à ces idées-là, parce qu'évidemment il y a eu la catastrophe de la dope, la perte de certains idéaux à cause d'échecs politiques et tout ça, mais ces idées qu'on a pratiqué, elles restent...

C'est pour ça que j'ai voulu montrer cette maison à la fin. cette maison n'a pas été construite avec l'argent du loto, je ne suis pas Zep, cette maison n'a pas été construite avec des droits d'auteur, mais en partie. C'est juste un saltimbanque et une institutrice. On est là, on n'a pas baissé les bras. 

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