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Salon du Livre de Paris 2014, l'interview de Miquel et Godart (Au cœur des Ténèbres)

Franco-belge Le 20 mai 2014
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par Elsa
Salon du Livre de Paris 2014, l'interview de Miquel et Godart (Au cœur des Ténèbres)

Prendre un roman puissant pour le passer en bande dessinée n'est jamais un exercice aisé. Pourtant, Stéphane Miquel et Loïc Godart s'en tirent à merveille avec leur adaptation forte et intelligente d'Au coeur des ténèbres, de Joseph Conrad. Un récit âpre sur la découverte de l'Afrique, et de lui-même, par un jeune homme encore plein de rêves et d'ambitions, en pleine époque coloniale.

Les deux auteurs ont répondu à nos questions, et nous en disent plus sur cette oeuvre marquante, et sur les enjeux d'un travail d'adaptation réussi.

Comment raconteriez-vous Au cœur des ténèbres ?

Loïc Godart - C'est l'histoire d'un marin au chômage en fait. Il voudrait récupérer un bateau, partir à l'aventure et explorer des territoires que lui n'a jamais visité. Il se retrouve au Congo, à remonter le fleuve. Et une fois arrivé-là, ce n'est pas du tout un voyage exotique, la découverte d'un autre pays. Il est dans un pays en guerre. Il doit retrouver un homme qui est censé être le fleuron de la compagnie où il est embauché, et qui aurait basculé dans la folie.

On part de quelque chose qui devrait être un récit d'aventure, et qui va vers quelque chose de plus mystique.

Stéphane Miquel – À mon sens, le terme de guerre n'est pas le plus approprié. Il ne s’agit pas de guerre, mais de colonisation : une prédation, un viol, et une "immonde saloperie", pour reprendre les mots de l’écrivain David Van Reybrouck. En l’occurrence, la colonisation du Congo sous Leopold II, qui, selon certains historiens, aura fait quelque 30 millions de morts…

Conrad a lui-même effectué cette remontée du fleuve Congo en juin 1880. Comme nous l’avons écrit, dans le carnet qui suit le roman graphique, il n’est à mon sens jamais vraiment revenu du Congo. Je crois même - mais je laisse les lecteurs découvrir cela dans la bande dessinée - que c’est là-bas que Joseph Conrad, l’écrivain, est né. De toute son œuvre, je persiste à penser qu’Au cœur des ténèbres est sa nouvelle la plus autobiographique. Non pas tant parce qu’il y raconte de manière précise et détaillée, factuelle, sa propre aventure - désastreuse, il a failli y mourir - à travers le Congo colonisé (L’Afrique décrite par Conrad dans Au cœur des ténèbres est toujours tenue, d’une certaine manière à distance, c’est une Afrique symbolique), mais bien parce qu’il y décrit de manière éblouissante, à travers la lente attirance de Marlow pour Kurtz, l’autopsie d’une âme - la sienne, aux prises avec le mal intérieur, les affres de la création, la peur, etc. Conrad ouvre ses propres ténèbres et nous renvoie aux nôtres.

Qu'est-ce qui vous a intéressé et touché dans cette œuvre, et vous a donné envie de l'adapter ?

Loïc Godart - C'est parti d'une demande de Clotilde (Vu, directrice de la collection Noctambule), qui voulait qu'on retravaille ensemble avec Stéphane.

On était parti en se disant qu'on allait faire quelque chose d'un peu plus gai, plus léger. On avait quelques pistes.

Et puis je ne sais plus exactement comment ça s'est passé... Je devais être chez moi à écouter la BO d'Apocalypse Now ou quelque chose comme ça, et je me suis dit que je n'avais jamais lu le livre. Je l'ai lu, ça m'a fait beaucoup de flash, d'images. J'ai appelé Stéphane pour lui en parler.

Et puis il y a une première partie qui est un peu kafkaïenne. Dans Kafka il y a beaucoup d'humour. Cette partie était un peu légère, mais on s'est très vite aperçu qu'on ne pouvait pas faire quelque chose de léger là-dessus.

En fait, c'est un peu bête à dire, mais j'ai vraiment compris le propos, son ampleur, en bossant sur le bouquin. À la lecture, on cherchait juste un livre à illustrer. Et là tu prends conscience que c'est lourd.

Mais c'est d'abord un coup de cœur. Et Stéphane et Clotilde ont suivi. Une fois que tout le monde est d'accord, ça va très vite.

Stéphane Miquel - Pour ma part, le 'cas' Conrad comme celui de la colonisation ne m’étaient pas tout à fait inconnus : je suis d’origine flamande et j’ai des grands oncles qui ont « fait » le Congo, comme on disait à l’époque. Ils ne se sont pas livrés aux horreurs décrites par Conrad, mais néanmoins par évidence, ils ont été des rouages de l’entreprise coloniale.

Enfant, chaque fois que j’entendais parler de l’Afrique, c’était de ce point de vue-là, celui des colons. Il m’a fallu grandir un peu et m’intéresser vraiment à la colonisation pour découvrir ce que recouvrait réellement cette période de l’histoire. Adapter Au cœur des ténèbres frappait donc à plusieurs endroits de ma propre histoire… Cette adaptation, de manière en apparence fortuite, est tombée étrangement, dans une conjonction d’éléments de ma propre vie : je l’ai écrite au moment même où je m’installais pour vivre en Belgique et retrouvait un peu de ses vieilles racines enfouies. C’est souvent après avoir fait un livre que l’on comprend les raisons qui vous y ont poussé.

Et comment s'est passée votre collaboration sur ce titre ?

Loïc Godart - On a d'abord travaillé un petit peu chacun de notre côté. J'ai fait les premiers dessins que j'avais en tête. Généralement au début c'est assez foutraque, ça part dans toutes les directions. Lui a commencé à brasser des idées, faire le premier chemin de fer etc.

Ensuite je suis monté chez lui, il a une jolie maison à Bruges. On s'est pris trois jours. On a pas mal discuté, pas vraiment travaillé. Discuté de ce qu'on voulait faire... On a dégagé une première forme, et à partir de ce moment-là, moi je ne m'en occupe plus. Il fait son truc, et moi je l'illustre, je ne veux pas le parasiter.

J'ai dit mes idées, ce que je pensais, ce que je voulais en faire. Après que ça soit fait, le bouquin est déjà compliqué, ça ne serait pas l'aider de dire « Ah je mettrais bien ça, je veux cette scène, je ferais ça comme ça. ». Il fait les scènes, je les illustre. J'ai une part créative avec le dessin, qui me suffit très bien. C'est comme ça qu'on fonctionne.

Une première partie où on bosse ensemble, et après chacun son rôle.

Comment s’est passé votre travail d’adaptation ? 

Stéphane Miquel - Je connaissais le livre, pour l’avoir lu jeune, et relu plusieurs fois. L’essentiel aura été de décider, au cœur de ce roman si dense en thèmes nombreux, notre ligne directrice (et, tout autant, notre ligne de fuite…). Nous avions une exigence de départ : revenir aux sources du livre.

J’ai commencé par découper le livre en sept chapitres, correspondant à sept stations sur le fleuve avec des en-têtes de chapitre faisant référence à d’autres œuvres littéraires.

Au cœur des ténèbres est un roman traversé de courants : on y retrouve les influences de Shakespeare, Nietzsche ou Platon, ou y découvre des sources qui mènent à Kafka, Faulkner, CélineHannah Arendt, Derek Walcott, et j’en passe… 

Et puis, après discussion avec Loïc, qui craignait que cela ne hache la lecture, je suis revenu à quelque chose de plus simple. Le livre est découpé en trois parties : Avant les ténèbres (Sur la Tamise, le monde dit civilisé : le vernis. Des gens bien qui devisent paisiblement sur un voilier…); Le cœur des Ténèbres (Le fleuve, l’Afrique, les colons, Kurtz…), puis Le retour (car on revient des Ténèbres, ça reste important de le dire !). Mais c’est une architecture invisible, non signifiée par des chapitres.

Est-il compliqué de trouver le juste équilibre entre respect de l’œuvre originelle et réappropriation ?

Stéphane Miquel - C’est délicat, plus que compliqué.

Après avoir lu et relu sans cesse Au cœur des ténèbres, fouillé les œuvres critiques, nourrit notre documentation… nous avions de quoi proposer tout un essai sur ce roman. Mais ce n’était évidemment pas le but de cette adaptation.

En apparence, l’adaptation remonte donc vers sa source : le roman lui-même. A la fois dans sa dimension historique et politique - la colonisation -  et symbolique. Elle est fidèle, et peut paraître l’être même trop. Mais imposer mon point de vue ou ma vision de la nouvelle de Conrad m’aurait paru ridicule, dérisoire même. C’est Conrad qui a des points de vue, et une vision, sur nous. Je veux dire - et c’est là où ce roman-miroir est fascinant - sur chacun d’entre nous. 

La force symbolique du roman est immense : grand roman sur le désir, sur la solitude, sur la création, sur la sexualité, etc. Il fallait semer tout cela dans notre adaptation. Laisser le lecteur découvrir ces « thématiques » par touches. Et c’est ainsi que nous avons trouvé notre petite voie  - et voix - dans la fidélité apparente au roman : par infiltrations…

Et cette façon de travailler, en ne cessant en réalité de se déplacer à l’intérieur du livre, de tresser sa propre pensée, son propre imaginaire, aux mailles de Conrad, correspond exactement au thème du livre : nous avons remonté le roman comme Marlow remonte le fleuve Congo. Sur notre rafiot d’écriture et de découpage. Ce travail scénaristique reste très modeste évidemment en regard de cette longue nouvelle de Conrad - presque parfaite dans la fameuse concordance entre forme et fond - qui pour moi tient du prodige littéraire. 

Au fond, pour le dire très bêtement : l’aventure de cette adaptation aura été sans cesse à la fois frustrante et passionnante. Frustrante, puisque l’on s’interroge continuellement sur ses choix et que l’on voit, au fil de la progression, tout ce qu’il faut laisser en chemin ou survoler. Passionnante, par cette nécessité de rester dans notre petit atelier d’artisans scénariste-dessinateur - notre petit rafiot - pour mieux s’infiltrer, de manière presque fantomatique, dans le récit. Enfin, une large place, je crois - notamment dans notre façon d’aborder le mystère Kurtz - est laissée au lecteur. A sa propre interprétation. Vous êtes sur le fleuve, à vous de décider qui est Kurtz, et ce que signifient tous ces personnages croisés au fil du fleuve.

Et l’on peut relire le roman à chaque moment de sa vie, pour comprendre à quelle station - dans notre vie - nous en sommes. La relation Marlow-Kurtz est une des plus subtiles et fertiles de la littérature : un mythe littéraire qui appellera bien d’autres adaptations et interprétations.

Et avez-vous effectué un gros travail de documentation ?

Loïc Godart - En amont, oui. Stéphane m'a aussi envoyé des photos, des reportages. Et une fois parti à attaquer les planches de l'album, je ne me sers plus vraiment de la documentation. Je la mets dans un tiroir. Des fois ça se voit, je le reconnais, ça mériterait que j'ai la photo un peu plus sous le nez.

Mais parfois, la photo est trop forte, on se retrouve à la décalquer et ça n'est pas le but. Je la ressors pour quelques détails, les carabines, les chapeaux...

Comment s'est passé votre travail sur les personnages ?

Loïc Godart - J'avais fait deux-trois croquis, mais sinon pour la plupart, c'est directement au moment de la planche. Quand Stéphane m'envoie le découpage case par case, je sais qui sont les personnages. C'est au moment de leur arrivée que je commence à les bosser.

Comme ça le personnage arrive, il est tout frais.

Il n'y a pas un milliard de préparation en amont, parce que les dessins on les perd, on ne les retrouve plus. Des super crobards qu'on ne retrouve jamais. C'est plus intéressant de se dire « Maintenant il y a lui, quelle tête il a ? ». Et puis derrière, il y a l'œil de Stéphane, et celui de Clotilde, pour dire quand je me suis planté ou quand c'est bien.

J'avance au fil de l'eau.

Quelles ont été vos influences pour l'ambiance, l'atmosphère de cette bande dessinée ?

Loïc Godart - Ce sont toujours les mêmes, d'album en album. Les italiens comme Battaglia, Toppi, Breccia.

Il n'y a pas d'auteurs particuliers sur Au cœur des ténèbres. Ce sont les mêmes auteurs, les gens qui m'accompagnent, mes mentors.

Quels outils et techniques avez-vous utilisé sur ce titre ?

Loïc Godart - Je travaille toujours avec ce que j'ai de plus simple. Je ne veux pas partir dans des techniques trop laborieuses. Donc encre de Chine, plume, pinceaux, et la couleur à l'aquarelle.

Justement comment avez-vous travaillé la couleur ?

Loïc Godart- On a fait différents essais, assez variés, dont on n'était pas entièrement convaincu. Et puis au moment de faire le bouquin, tout s'est réglé. On s'est dit « On arrête de réfléchir ».

On peut faire ce qu'on veut en fait, et à ce moment-là, ça s'est un peu imposé.

Il y a ce brun un peu terreux pour toute la période africaine, en essayant de garder un maximum de blanc, les ciels sont blancs, pour faire rentrer un peu de lumière là-dedans.

Et puis cet espèce de mauve pour la période anglaise.

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