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Salon du Livre de Paris 2014, l'interview de Zidrou et Lafèbre

Franco-belge Le 09 mai 2014
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par Elsa
Salon du Livre de Paris 2014, l'interview de Zidrou et Lafèbre

Avec La Mondaine, Zidrou et Jordi Lafèbre signaient il y a quelques semaines le premier tome d'une bande dessinée puissante, à mille lieux du lumineux Lydie, leur précédente collaboration, mais toute aussi chargée en émotions et en humanité.

Ce diptyque, qui se déroule pendant l'Entre-deux guerre, nous fait vivre le quotidien de la brigade des moeurs à travers le regard d'Aimé, qui intègre tout juste le service. C'est sombre et drôle, violent et doux.

Zidrou et Jordi Lafèbre étaient présents lors du Salon du Livre de Paris. L'occasion d'aborder avec eux leur travail sur ce titre, leurs influences, leurs futurs projets, mais aussi d'évoquer la représentation de la sexualité et de la violence dans la bande dessinée actuelle.

Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?

Jordi Lafèbre – Je suis né à Barcelone. J'ai dessiné toute ma vie, je ne sais rien faire d'autre. Il y a avait une petite école de bande dessinée dans mon quartier. À l'époque, je pensais qu'il y avait une petite école de bande dessinée dans tous les quartiers de toutes les villes du monde, mais non. C'est devenue une école assez importante. J'y suis allée vers 16, 17 ans. Puis j'ai commencé ma carrière de dessinateur bd en Espagne. Ça n'était pas facile, parce que le marché espagnol est restreint.

Jusqu'au jour où un belge fou m'a contacté pour faire un petit truc. Je ne connaissais pas du tout sa carrière, je ne connaissais pas ses intentions cachées, mais dès qu'on s'est rencontré, on a trouvé une sorte de connexion. Les mêmes sujets à raconter, on voulait faire les mêmes albums On a trouvé une première histoire à faire ensemble. Il m'a envoyé le scénario, je l'ai trouvé vraiment fort. C'est finalement devenu La vieille dame qui n'avait jamais joué au tennis, chez Dupuis. Et puis à partir de là l'histoire s'écrit. On a fait Lydie, La Mondaine... Et puis on verra.

Zidrou – Je crois que la rencontre avec Jordi a été très importante dans ma carrière. Ça faisait des années que j'essayais de dire aux gens que je savais faire autre chose que du Tamara, Sac à Puce, Ducobu, des séries enfantines et jeunesses. Et là où j'avais essayé de placer mes scénarios, ça n'avait pas marché. Cette rencontre m'a donné accès à d'autres dessinateurs, catalans essentiellement, qui ont complété ce recueil de nouvelles chez Dupuis. Puis Lydie, qui n'a pas été le premier scénario écrit, finalement, mais qui a été le premier livre sorti. Il a eu cet impact, et tout à coup les gens se sont dit « Tiens, Zidrou peut faire ça. » Et maintenant je peux écrire d'autres types de scénarios. Ce qui ne veut pas dire que je renie la bande dessinée pour enfant ou grand public, au contraire, mais j'ai juste envie de faire autre chose aussi.

Comment raconteriez-vous La Mondaine en quelques mots ?

Zidrou – C'est impossible. C'est mon angoisse depuis qu'on a commencé à travailler dessus. Je me dis qu'un jour on va me demander de résumer le livre, et je ne saurais pas.

Le héros n'est pas un héros, mais plutôt un lâche.

Jordi Lafèbre – C'est un polar et il n'y a pas d'enquête.

Zidrou – C'est une bande dessinée un peu atypique. Comme souvent, je joue avec les registres de la bande dessinée. Quand j'avais fait Les Folies Bergères, on me dit « Ça parle de la guerre 14-18. » Non. Ce qui m'intéresse ce sont les personnages, les êtres humains, les histoires qu'il y a derrière. Avec Jordi, je suis particulièrement bien servi parce qu'il traduit les émotions de façon magnifique, très expressive.

Le vrai sujet de La Mondaine pour moi, c'est l'animalité que nous portons en nous, et qui peut s'exprimer de différentes façons. Et si elle ne s'exprime pas de façon saine, notamment, c'est le thème, via la sexualité, elle va sortir d'une autre façon. Une façon violente, qui peut faire du mal aux autres êtres humains.

C'est un peu le cœur de l'histoire. Pour le reste, c'est un destin un peu particulier. Parce qu'Aimé, comme les gens le découvrent dans le tome 1, n'a pas un père comme tout le monde. Et l'histoire du couple bizarre que forment sa mère et son père, ont fait d'Aimé un garçon effacé, pas très courageux.

Je me suis attaché aux différents personnages. Que ce soit son inspecteur principal, Aimé, la concierge, la maman. J'ai essayé à chaque fois de créer des personnages, de les rendre de la façon la plus honnête et la plus forte possible.

Comment est née l'idée de cette bande dessinée ?

Jordi Lafèbre – Quand on a fini Lydie, on a décidé de refaire un truc ensemble. Il m'a demandé ce que je voulais faire, ce que je voulais dessiner. J'ai beaucoup grandi en tant que dessinateur grâce aux scénarios de Benoît, donc je lui dis « On va faire ce que tu veux. Tu sors de ton tiroir le sujet que tu veux, et je le dessine. Pas de problème. »

Il a sorti une petite liste d'idées. On a choisi. Il y avait une histoire en Afrique, une autre que j'ai oubliée, et puis une petite histoire d'un policier qui tombe amoureux d'une prostituée. On y va ! Paris !

Zidrou – C'est vrai que cette époque-là, française, t'intéressait. Et puis on voulait faire un album différent de Lydie. Soit on restait dans le même registre, du beau violon, soit on faisait autre chose. Et on a décidé de faire autre chose. Surtout pour Jordi, pour ne pas l'enfermer dans un seul registre. Maintenant on peut faire ce qu'on veut. On a fait un truc plutôt violons, un truc qui reste humain mais très dur, je pense que maintenant il peut faire de la science fiction ou n'importe quoi.

Alors que si on avait fait quelque chose comme Lydie, il aurait risqué de se retrouver à faire du mélodramatique plus ou moins réussi pendant longtemps.

Jordi Lafèbre – Mais je ne ferai pas de science fiction, pas encore.

Comment s'est passé votre travail ensemble sur cette histoire ?

Jordi Lafèbre – Il écrit toujours d'abord le scénario.

Zidrou – Je n'avais pas encore écrit le deux.

Jordi Lafèbre – Je prends le scénario, et je me lance dans les planches. C'est un travail qui dure des mois.

Zidrou – Et il m'envoie les planches, et je trouve ça très bien. De toute façon je ne sais plus ce que j'ai écrit.

Jordi Lafèbre – Parfois je fais des petites propositions. Et parfois après avoir vu mes planches, il me dit que quelque chose ne marche pas... Mais c'est très rare.

Zidrou – Les jeunes dessinateurs , je les encadre un peu plus, mais les autres, je n'ai aucun problème. Ils font leur boulot, et moi je suis à leur disposition. C'est parfois en le dessinant, en le mettant en scène, que tu te rends compte que quelque chose ne marche pas. C'est arrivé évidemment. Et moi je suis là, je règle. C'est exactement comme si un acteur, sur un plateau de tournage, disait que telle scène ne va pas. Le réalisateur, le scénariste vont ajuster. C'est normal.

Avez-vous l'un et l'autre effectué un gros travail de documentation pour ce titre ?

Zidrou – Moi comme d'habitude rien. J'ai peut-être revu un film, relu un Maigret...

Ah si ! J'étais justement à Paris, je ne sais plus pourquoi, je devais y travailler. Je rentre dans une librairie, et ils venaient de sortir un livre sur la Mondaine. Ils l'avaient sorti pour moi. Je voulais inscrire ça dans le cadre de la Mondaine. Et là, toutes les archives, depuis ses débuts, des photos, etc.

Sans ça, je n'aurais pas pu parler des 'blancs' qu'ils devaient rédiger. C'était des services de renseignement sur le sujet le plus intéressant pour les hommes au pouvoir, c'est à dire la sexualité des gens, et essentiellement des notables, des docteurs, des sénateurs... Quand l'ouvrier allait aux putes, ça n'intéressait personne. Ce qui les intéressaient c'était d'avoir des 'blancs' sur les pratiques de la femme du ministre, etc. Rien n'a changé.

Jordi Lafèbre – Moi oui, c'est une partie du métier que j'adore. Me plonger dans l'époque, dans le personnage. Son appartement, les costumes... Je cherche plein de photos, de la documentation. Parfois j'arrive à un point où je suis conscient que je n'ai pas besoin de plus, mais je continue à chercher.

Les costumes de militaires, même s'il n'y a presque pas de scènes de guerre dans le bouquin, j'adore chercher ça.

La ligne, c'est 'On ne cherche pas le réalisme, on cherche la crédibilité'.

Zidrou – Et maintenant ça me revient, on est venus à Paris tous les deux. On a cherché quelle pourrait être la maison de tel personnage, il a pris des photos.

Jordi Lafèbre – Je ne suis pas de Paris, je ne suis pas français. Le passé que j'imagine ça n'est pas le passé français, c'est le passé espagnol, de Barcelone. Donc je dois imaginer comment est ce passé, tout revoir, pour ne pas rater de détail qui pourrait sortir le lecteur du bouquin.

Je dois tout re-imaginer, ça n'est pas facile, mais j'adore.

Zidrou, tu disais que tu avais déjà envie de parler de la Mondaine, mais qu'est ce qui t'a donné envie de parler de cette période de l'entre-deux guerres, dans ce contexte précis ?

Zidrou – L'histoire complète qui a inspiré l'album s'appelait Animal. Je l'avais écrite pour un des recueils de nouvelles. Je ne l'avais pas mise dedans, parce que c'était un registre adulte que j'avais en tête, qui m'était venu comme ça. L'histoire d'un inspecteur de la Mondaine qui était tombé amoureux d'une fille via des photographies érotiques qu'elle faisait, sans savoir qu'elle était prostituée.

Mais à partir du moment où je veux parler de l'animalité en nous... la guerre. La seconde guerre mondiale. Les policiers français qui ont collaboré avec l'Occupant pour les Rafles... Qu'est ce que je peux avoir de mieux que tout ça ? Puis tout se met en place de façon logique.

Parfois en bande dessinée, tu dois simplifier ton nombre de personnages. On aurait pu imaginer qu'Aimé ne soit pas un policier. Mais comme ça il a accès direct aux choses, c'est plus facile.

C'est comme Maigret pour Simenon, il rentre où il veut. Si Simenon a envie de parler de ce que c'est que la vie d'une famille d'ouvrier, Maigret fait son enquête, il rentre dans la maison. Il n'a pas besoin d'expliquer comment ça se fait que Maigret peut rentrer chez les gens. Ça facilite la vie, du scénariste en tout cas.

On parlait des Folies Bergères tout à l'heure, qui se passait pendant la Première Guerre mondiale, là elle est à nouveau évoquée, l'histoire se passe pendant la période de l'Entre-deux guerre, avec des passages pendant la Seconde Guerre mondiale. Penses-tu avoir fait le tour du sujet de la guerre, ou y-a-t'il encore des sujets que tu veux aborder sur cette période ?

Zidrou - La Seconde Guerre mondiale est quand même l'évènement, malheureusement, le plus important du siècle passé, un des plus importants de l'Histoire de l'Humanité. C'est toujours un sujet riche.

D'ailleurs, j'ai un dessinateur qui voudrait travailler avec moi, et qui aimerait bien une histoire de guerre justement. La Seconde Guerre mondiale, mais ça peut être la guerre de Corée... Il voudrait bien ça, pour dessiner des gueules etc.

Finalement, c'est la guerre sans être la guerre, je pourrais raconter une histoire qui se passerait pendant la guerre du Vietnam, et qui serait une histoire politique, je ne sais pas.

Les guerres, c'est toujours intéressant. Ça amène des conflits naturels, de la violence, des dangers.

Mais non je ne sais pas, je n'ai pas de plan de carrière.

Tu expliquais que pour La Mondaine, tu avais envie de parler de l'animalité. Est-ce que ça a été un sujet difficile à traiter, à dessiner ?

Zidrou - À traiter non. On n'a eu aucun problème, parce qu'on n'est pas très coincés, on est même plutôt décoincés.

Après on a eu des problèmes parfois pour faire passer certaines scènes, certains dialogues. Parce que la société, française essentiellement, à l'image de la société américaine par exemple, est de plus en plus hypocrite et de plus en plus tatillonne sur plein de choses qui avant passaient sans aucun problème.

Si on a une force, notamment commerciale, d'identité d'auteur, ça permet de tout faire passer. Comme par exemple Larcenet dans Blast, une bande dessinée très très forte. Nous ça n'est pas encore le cas. C'est un problème que je vis très souvent en tant qu'auteur. Mais Jordi l'a vécu doublement, puisque ça passait par son crayon.

Jordi Lafèbre – C'était difficile de trouver le point juste. Un mot écrit n'a pas la même force qu'en image. Il faut trouver ce qu'on va montrer en bd. Même si le scénario était littéral, le découpage était autre chose. On a fait pas mal d'essais pour trouver ce point juste, qui était plus 'caché' qu'on ne croyait au départ.

La scène muette dans le cabaret est incroyable.

Jordi Lafèbre – Tout à fait, sur celle-là.

Zidrou – Il y a d'autres endroits qu'il ne faut pas oublier. Dans La Mondaine, on a dû enlever des vulves. Elles n'étaient pas pornographiques, c'était juste normal. On ne nous demandait pas d'enlever des sexes d'hommes. Il y a quand même un truc qui fait que même si on met une vulve de loin, de façon respectueuse, c'est moins bien vu.

Mais c'est comme ça, et puis il ne faut pas oublier que ce qui nous ne nous choque pas nous peut choquer des gens.

Si là deux hommes se mettaient à s'embrasser à pleine bouche, ça ne nous poserait pas de problème. Il est évident qu'il y a une génération, tout le monde se serait levé, aurait regardé. Chacun à sa perception de ce qui choque, de ce qui ne choque pas.

Quand on est auteur, on est confronté au regard d'un éditeur, d'un lectorat, des gens qui ne perçoivent pas les choses de la même façon.

Jordi Lafèbre – Pour moi ça a été une surprise. Je ne m'attendais pas à la réaction du public.

C'est un cliché, mais c'est incroyable comme on a l'habitude de voir la forte violence, et par contre la sexualité, les images, dans la tête des gens, c'est plus fort.

Mais non ! Normalement, la sexualité c'est plus normal que la violence. On est capable de montrer la violence extrême dans un bouquin, personne ne posera de question.

Même moi, j'ai fait des petits croquis pour montrer que c'était un peu sexuel, dans La Mondaine, et les gens me disaient 'Mais Jordi, c'est toi qui va dessiner ça ?!' Ça m'a surpris, j'ai passé un moment à méditer sur ça. Et puis j'ai fini par accepter ça, la mentalité des gens. En tant que dessinateur, je me mets au service du livre, et du public, ça n'est pas moi le chef.

Zidrou – J'ai une bande dessinée où, dans le même album il y a deux-trois scènes bien trash. Et l'éditeur n'a pas réagi sur les scènes trash, dans le sens violence physique dure. Par contre, qu'un homme se mette derrière sa femme, commence à lui caresser le ventre, et descende à travers le pantalon vers l'entrejambe. C'était suggéré, la main descend. Ça n'allait pas.

Elle porte un pantalon, elle est habillée, il est habillé, c'est sa femme, mais ça, ça n'allait pas.

Par contre, il aurait pu prendre un crayon, lui l'enfoncer dans les yeux, la massacrer à la tronçonneuse, ça ne serait pas un problème.

Jordi a raison, c'est terrible. On vit dans une société où la représentation sexuelle est soit pornographique, via les millions de site internet, essentiellement, soit elle est fantasmée. Mais une fois qu'on a une représentation saine, respectueuse, ne serait-ce qu'un couple qui fait l'amour, simplement, que ce soit joli, des caresses, etc, la réaction sera beaucoup plus exacerbée de la part des décideurs, des éditeurs, parfois même du public, que si c'est une scène de violence.

Un bon exemple c'est Dexter. Il y a très peu de scènes de sexualité, mais par contre pour la violence on y va. S'il sortait nu de sa douche, ça serait un scandale.

C'est justement quelque chose de très fort dans La Mondaine, la justesse avec laquelle vous abordez la sexualité.

Jordi Lafèbre - La justesse, merci. Mais dans ma tête c'est juste la même histoire. En tant qu'auteur, on finit par cracher des images, mais elles sont déjà là. Il faut que l'auteur passe avant l'image. Je suis un peu déçu, en fait.

C'était une surprise pour moi, en fait. Dans le tome 2, il y a une séquence vraiment violente. J'ai souffert pour la dessiner, et personne ne m'a rien dit dessus. Il y a quelque chose là...

Peut-être que ces scènes nous semblent fortes parce que l'érotisme, la sexualité en bande dessinée est presque toujours hyper-esthétisée. Dans La Mondaine ce sont des vrais gens, la vraie vie.

Zidrou – Là c'est pour adulte, mais le même problème se pose pour les enfants. On était les premiers à dessiner des petites filles toutes nues dans le Journal de Spirou. C'est une séquence, une famille nombreuse, les enfants sortent du bain, et il y en a une notamment qui est toujours en train de faire la sossotte, elle a quatre ans, et elle est toute nue, sortie du bain. Et ils ont eu un gros problème par rapport à ça. Et je leur ai dit de regarder le bandeau du Petit Spirou, il y a toujours deux petits garçons qui courent, et là on voit le zizi. C'est un problème qu'ils ont.

Et ils me disent "Oui mais il y a l'affaire Dutroux." etc. Bah justement, raison de plus. Si on commence à se poser des questions quand une petite fille de quatre ans par exemple, sort de la mer toute nue, alors on est vraiment mal parti. Parce que même du temps où les femmes portaient des maillots jusque-là, même au Maroc etc, les enfants sont encore tous nus dans l'eau.

Nous qui ne pensons pas comme ça, on doit essayer de trouver la manière de l'exprimer, pour que le lecteur n'interprète pas mal notre propos. Parce que c'était la mode dans une certaine bande dessinée, notamment historique, des années 80, où toutes les trois quatre pages, c'était, si ça n'est pas une scène de viol, une femme nue, des gros seins. Pour vendre la bande dessinée.

Jordi Lafèbre – Nous en tant qu'auteurs, on n'avait pas l'idée de faire de la pornographie. Mais la pornographie n'est pas la même chose pour nous, et pour la majorité des lecteurs.

Mais ça n'est pas pornographique La Mondaine.

Zidrou – Il y a des gens qui le perçoivent comme ça.

Jordi Lafèbre – Trouver le point juste n'était pas facile.

Zidrou – Dans les Folies Bergères, j'ai trouvé une image pour symboliser le fantasme, dans ce cas-là de la femme, avec la silhouette sur le mur. Pour éviter un fantasme qu'on aurait visualisé. J'ai dû trouver une astuce, parce qu'en bande dessinée, tout de suite, tout est plus cru.

Si ici, une dame sortait un sein pour le donner à son bébé, ça pourrait être une jolie scène de vie. Si on le met dans une bande dessinée, ça peut très vite sembler être une exhibition pour attirer le regard du lecteur. Ça c'est vraiment dans la justesse du dessin.

Pour en revenir au dessin justement, Jordi, quelles techniques as-tu utilisé sur ce titre ?

Jordi Lafèbre - J'utilise des techniques à l'ancienne. Je dessine au crayon, puis je fais l'encrage à la plume ou au pinceau, ce que je trouve dans mon atelier. Ce sont des originaux assez grands. Puis la couleur, je la fais à l'ordinateur, c'est plus rapide et facile. Je fais toujours comme ça.

Dans La Mondaine, il y a des personnages très forts. Les avez-vous travaillé l'un et l'autre en amont de l'écriture et du dessin ?

Jordi Lafèbre – Non, je ne suis pas capable de faire ça. J'ai essayé. J'ouvre le scénario, je le prends comme une vérité, j'imagine que les personnages sont réels, qu'ils sont vivants. Donc j'imagine son visage, comme un réalisateur de cinéma qui cherche l'acteur parfait pour suggérer au spectateur l'idée du personnage qu'on cherche. Dans La Mondaine, il y a le personnage principal, Aimé. Un bel homme, attirant quand même. À partir de là, on a surtout cherché les quatre policiers, puis la mère, le père. J'ai construit toutes les personnalités autour d'Aimé. À mon avis, il est le personnage le plus simple, les autres sont plus réels. J'ai cherché à faire ça, d'abord pour que le lecteur puisse s'identifier à lui, et puis à mon avis, il a un visage sans caractère. Je le vois comme ça. Les autres, j'ai cherché des visages plus moches, ou avec plus de personnalité, avec de la vie.

Zidrou – Non, j'avais déjà une base. J'avais cette histoire de sept pages qui était déjà un peu la structure de ce que je voulais raconter. Qui contenait le cœur de l'histoire, le thème, que le lecteur percevra ou ne percevra pas, ça c'est son problème. Après j'ouvre, je vois les scènes que je veux mettre. À un moment donné ça se met en place tout seul comme si ça avait vraiment existé. Il n'y a pas de réflexion. Jordi réfléchit, moi je me laisse porter par le courant.

Jordi Lafèbre – Moi aussi hein, je me laisse porter !

Zidrou – Parfois tu écris un truc que tu as prévu, et puis en l'écrivant, non, ça ne va pas. À un moment donné, l'histoire existe par elle-même. C'est très bizarre. Les personnages existent. Je crois, par exemple, en la maman d'Aimé. À cette histoire d'amour particulière entre les parents. Et c'est pour ça qu'Aimé, Jordi a raison, ne pouvait pas être un moche, ni un nouveau George Clooney. Comme il est un peu frustré, il a des problèmes par rapport à sa sexualité, ça n'est pas un tombeur. À un moment donné, sa régulière est une prostituée, c'est quand même le signe de quelque chose. Mais on ne voulait pas le faire petit, manchot... C'est un mec normal, pas très épanoui dans sa sexualité, mais il ne faut pas oublier non plus qu'on est dans les années trente. Et puis son histoire personnelle explique aussi cela.

Quelles ont été vos influences pour l'atmosphère de La Mondaine ?

Zidrou – Certainement Simenon, Maigret. Les romans. Plus le Simenon non Maigret, qui est plus adulte, plus sexué, plus dur.

Jordi Lafèbre – Plus ironique.

Zidrou – Tous les films français que j'ai vu étant jeune. Willy Ronnis aussi, un photographe américain qui a vécu à Paris. Et puis comme toujours, tout ce que j'ai ingurgité depuis cinquante ans ressort. Les films français de cette époque, Clouzot, etc. Je ne les ai pas revus, c'est là, quelque part.

Jordi Lafèbre – Quand je cherchais de la documentation graphique, j'ai vu que les années trente, c'était l'époque des idéaux. Des grandes grèves, du communisme. Il y avait une certaine naïveté. Comme une petite fête, même si juste après il y avait la Grande Guerre. J'ai cherché ça. Ce sont des policiers, mais c'est un peu mignon.

Et vous pouvez déjà nous parler du tome 2 ?

Zidrou – Dans le deux, il y a des scènes très fortes, qui vont être assez dures pour pas mal de gens.

Jordi Lafèbre – Ça pète plus.

Zidrou – Et je crois qu'il va y avoir des gens, un peu comme pour Lydie, qui ne vont pas bien comprendre la fin, qui vont se demander ce qu'on a voulu dire. On le savait, on aurait pu tout mettre clair et carré. Mais on voulait que les gens s'interrogent, que le lecteur soit déstabilisé. Comme Bertrand Blier parfois dans son cinéma, qui à un moment donné déstabilise le spectateur pour qu'il reste attentif, qu'il ne soit pas installé confortablement dans sa lecture. Là il va être servi.

Jordi Lafèbre – Le premier tome c'est une boite à secret, dans le deuxième la boite s'ouvre.

C'est vrai qu'il y a une sorte de tension sourde dans le premier.

Jordi Lafèbre – C'est ça, et le deuxième s'ouvre, mais pas dans le sens où le lecteur attend. Parce que Zidrou trouve toujours une porte à ouvrir qui est surprenante, même pour moi.

Zidrou – Déjà, le deuxième se passe presque tout le temps durant la Seconde Guerre mondiale, à Paris. Le personnage a changé, a mûri. Et derrière tout ça, il y a une espèce d'histoire d'amour, comme dans beaucoup de mes bandes dessinées.

Quels sont vos projets à tous les deux ?

Jordi Lafèbre – On ne peut pas trop en parler encore, mais on a un projet ensemble.

Zidrou – Ce qu'on va dire, c'est qu'on a un projet, que je vais scénariser d'ici quelques semaines, que j'ai là en tête, qui sera beaucoup plus agréable à scénariser, beaucoup moins dur que La Mondaine, et dans lequel on a, je crois, mis tout ce qu'on aime. Ça sera une bande dessinée qu'on peut qualifier de résolument positive. Autant ici, on peut faire des références à un Simenon noir, autant dans ce qu'on va faire maintenant, on ira plus vers du Tati, du Capra.

Et puis avec d'autres dessinateurs, là je termine un troisième one-shot pour Raphaël Beuchot, avec qui j'ai fait Le montreur d'histoires, on a un deuxième qui sort en juin qui s'appelle Tourne-Disque. Ça sera un album très dur, aussi. En parallèle je termine Ducobu tome 21, et puis un one-shot pour Philippe Bertet. J'ai d'autres projets avec José Homs, avec Oriol... Je ne vais pas m'embêter.

Et quel a été votre dernier coup de cœur bd ?

Jordi Lafèbre – Le dernier Gipi, Vois comme ton ombre s'allonge. J'adore Gipi, donc ça n'a pas été une surprise, mais je crois que c'est un de ses meilleurs.

Zidrou – Moi je lis très peu de bd... Ça fait déjà un peu de temps, mais c'est le premier qui me vient en mémoire, j'avais beaucoup aimé Abélard. Je trouve que la poésie, l'onirique, se prêtent magnifiquement à la bande dessinée, et il n'y en a pas assez. Et je crois franchement qu'il y a un public adulte qui peut aussi aimer et adhérer à une bande dessinée onirique. Quand les films de Miyazaki sortaient en France, Princesse Mononoké, je suis allé le voir au cinéma, et il y avait beaucoup d'adultes, d'adolescents, donc il y a un public pour des choses poétiques. C'est juste qu'actuellement, comme il n'y a pas de succès commerciaux, les éditeurs se disent que ça ne va pas marcher. Ah et un Baru, Fais péter les basses Bruno. Le plaisir de lecture, la mise en page, l'énergie du dessin...

Jordi Lafèbre – J'ai adoré aussi Lune l'envers de Blutch. C'est incroyable.

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