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Thomas Mathieu et le Projet Crocodiles, interview

Franco-belge Le 10 sept
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par Elsa
Thomas Mathieu et le Projet Crocodiles, interview

Il y a un peu plus d'un an démarrait le tumblr Projet Crocodiles. Thomas Mathieu y adapte en bd des témoignages sur le harcèlement et le sexisme vécus par les femmes. Ce qui nous est raconté là, ce sont des histoires de la vraie vie et qui, racontées du seul point de vue de la femme, permettent de mieux réaliser ce qu'est cette violence au quotidien. Une manière de faire prendre conscience aux lecteurs de cette réalité, de les faire réfléchir, et réagir.

Crocodiles paraitra le 24 octobre prochain au format papier chez le Lombard. Pour avoir pu déjà le lire, je peux vous dire que le travail réalisé par l'auteur et l'éditeur rend l'ensemble encore plus marquant, apporte de nombreuses pistes de réflexions, et qu'il sera vraiment le genre de livre à mettre entre toutes les mains (mais on vous en reparlera plus longuement sur 9èmeArt au moment de sa sortie).

Aujourd'hui, Thomas Mathieu nous en dit un peu plus sur ce projet, de ses origines au livre à paraitre.

Peux-tu nous raconter ton parcours ?

Après avoir rapidement abandonné une prépa Maths à Paris, je me suis réorienté vers des études de bande dessinée à Saint-Luc Bruxelles. J'ai ouvert un blog à la même époque, où je faisais un peu d'autobio, et où j'ai commencé à raconter mes déboires amoureux, et par la suite ceux de mes amis. C'est devenu ma première bd, Les Drague-Misères chez Shampooing. L'album n'a pas eu beaucoup de succès, mais j'étais lancé et j'ai continué à faire un album par an environ, chez des plus petits éditeurs. En parallèle, je continue à faire de la bd pour le web et j'ai participé à plusieurs projets comme Les Autres Gens, EspritBD, Manolosanctis, et Le Professeur Cyclope.

Comment est née le Projet Crocodiles ?

Je voulais faire un peu ce que j'avais fait avec les Drague-Misères, mais en prenant les histoires de mes amies filles. Au même moment il y avait cette prise de conscience sur internet du harcèlement de rue, je les ai interrogées sur ce sujet-là. J'étais halluciné du nombre d'histoires que chacune avait à me raconter. C'est devenu le centre du projet.

Comment se passe ton travail sur une note ?

Je reçois les histoires par mails. Je fais un brouillon, je le renvoie à la personne qui a témoigné, je lui demande si ça lui semble suffisamment près de la réalité. La personne m'envoie ses corrections si il y en a, je corrige, je finalise et je poste !

Effectues-tu un travail de documentation ?

Si il y a un lieu précis qui apparait, je le dessine. Si ça se passe au Châtelet ou si ça se passe à Lille, j'essaie qu'on puisse un peu reconnaitre l'endroit. Si c'est trop spécifique et que ça compromet l'anonymat, je cherche un équivalent.

Je me suis beaucoup documenté pour les deux notes « comment réagir » et « comment réagir en tant que témoin ». J'avais un peu peur que le projet soit devenu trop anxiogène, et je voulais pouvoir donner aussi quelques trucs pour aider. Comme je n'ai pas d’expérience personnelle directe et à la lecture de certaines histoires, ça donne l'impression que quoi que la personne fasse, c'est toujours le harceleur qui « gagne ». Heureusement d'autres personnes travaillent sur le terrain pour combattre le harcèlement et eux avaient l'expérience et les ressources qui me manquaient. J'ai pris la plupart des informations dans le livre d'Irene Zeilinger (Non, c'est Non) et le site Hollaback, le reste est cité en dessous des articles en question.

Je lis aussi pas mal de blog et d'articles féministes, qui me permettent d'avoir une meilleure compréhension de certains problèmes, et me guident un peu dans ma démarche.

Pourquoi le crocodile ? Il y a bien d'autres animaux 'prédateurs'.

Le crocodile, c'est un peu par hasard. J'avais déjà dessiné des crocodiles, comme variante du loup, et j'aime bien dessiner des personnages animaliers un peu abstrait. Là, ça me permet de le dessiner facilement mignon-enfantin ou effrayant-visqueux selon le besoin de l'histoire, je suis assez content de ce choix. Il y a bien sûr aussi l'idée de prédateur, qui est très présente dans le vocabulaire de la drague, mais aussi dans celui pour parler des aggressions.

Il existe aussi une bd très cool de Chantal Montellier qui s'appelle Odile et les crocodiles, que j'aime beaucoup, et qui a une certaine parenté avec ce projet. C'est l'histoire d'une femme qui se fait agressée et harcelée, et va faire justice elle-même. Ses agresseurs sont représentés en crocodiles aussi, c'est fou ! (Chantal Montellier a fait beaucoup d'autres albums, souvent très engagés, et aussi des romans et bien d'autres choses, comme par exemple créer l'association Artemisia, mettant en valeur les femmes dans la bande dessinée. )

Les réactions aux sujets féministes sur internet sont parfois particulièrement violentes, comment vis-tu tout ça ?

On m'avait dit que j'aurais des attaques, que dire « féminisme » sur internet c'est l'équivalent de prononcer trois fois « Bloody Mary » devant un miroir. Je n'y croyais pas trop. Comme je suis un blogueur assez discret, jusqu'à présent j'avais été très épargné par les trolls. Et en fait oui, juste être féministe ça suffit à déranger les trolls, et moi, j'ai dessiné tous les hommes en crocodiles, quelle horreur voyons, tous les hommes ne sont pas des crocodiles. Oui, c'est vrai, tous les hommes ne sont pas des crocodiles ! Tous les crocodiles ne sont pas méchants ! Et pourtant le harcèlement est épouvantablement banal, et le sexisme, ça concerne tout le monde.

Quand j'ai interviewé Mirion Malle (interview à venir prochainement sur 9èmeArt.fr), elle me disait que certains lecteurs t'avais accusé de les 'trahir' avec ce projet. T'attendais-tu à ce genre de réaction ?

Je ne m'attendais pas à ça. L'accusation de traître m'amuse assez. C'est vraiment penser deux camps, les femmes et les hommes et chacun devrait défendre son camps, sauf ces sales « chevaliers blancs » qui trahissent l'amitié virile BROZ BEFORE HOZ (« les potes avant les putes ») en espérant des faveurs sexuels de la part de l'ennemi. Quelle bande de puceaux naïfs, les femmes ne respectent que les mâles machos alphas avec des gros portefeuilles et des grosses voitures. (Je condense un peu, mais vraiment je n'exagère pas !)

Donc, non, je ne pense pas comme ça. Beaucoup de féministes pensent que la division homme/femme est artificielle, et ce ne sont pas deux camps ennemis. Oui, c'est en priorité pour défendre les droits et libertés du genre féminin, mais ça ne me gène pas d'être pour des idées qui ne sont pas dans mon intérêt direct. Je suis blanc et je suis antiraciste, par exemple. Et en réalité, je pense que c'est dans l’intérêt de tout le monde, la pilule est un combat féministe, mais j'en profite aussi, quand même... Et je suis heureux que, si ma copine tombe enceinte, elle ne risque pas sa santé pour un avortement clandestin. C'est sûr, ce n'est pas MON problème personnel à MOI. Pourtant, c'est évident que j'y perdrais si on interdisait à nouveau l'avortement, et je ne vois pas du tout, mais vraiment pas du tout ce que j'y gagnerais.

Pareil pour le harcèlement de rue, je comprends qu'on n'en ait pas conscience, ou qu'on se pose des questions dessus. Mais vouloir garder ça ?

Et plus globalement, imaginais-tu que le Projet Crocodiles aurait un tel impact ?

J'étais loin d'imaginer l'impact qu'a eu le projet, je pensais continuer à faire mes petites BD dans mon coin en espérant que ça intéresse un éditeur, en utilisant internet pour pouvoir créer le projet. J'étais très content quand le site Madmoizelle m'a mis en lien, ce qui m'a apporté pas mal de lectrices et lecteurs.

La plupart de tes notes sont basées sur des témoignages. Est-ce parfois dur à vivre de recevoir tous ces témoignages, certains sont très violents ? Et est-ce parfois difficile de les mettre en image, de parvenir à être un 'passeur' qui ne dénature pas les propos de ces femmes ?

Oui, c'est assez déprimant de lire les témoignages, mais c'est pire de les vivre ! Pour être sûr de ne pas trahir le témoignage, j'envoie un brouillon à la personne, et je l'encourage à me faire modifier ce qui ne va pas. Jusqu'à présent, ça s'est très bien passé.

As-tu toi-même changé, évolué, depuis le début de ce projet ?

Je crois que je me suis surtout politisé. Maintenant j'essaie d'être attentif aux mécanismes qui permettent le harcèlement, et la façon de penser qui culpabilise la victime plutôt que l'agresseur.

Peux-tu nous en dire plus sur la bande dessinée Crocodiles ?

La bande dessinée va être très jolie ! Elle n'est pas encore imprimée mais j'ai hâte de l'avoir entre les mains. Nathalie Van Campenhoudt (mon éditrice) a pris beaucoup de soin pour que ce soit un joli objet, et pas trop cher.

J'ai réarrangé les histoires du tumblr dans un nouvel ordre, triées par thème et lieux, ce qui j'espère, renouvelle l'expérience de lecture et renforce le côté un petit peu “sociologique“ du projet. Il y a aussi quelques histoires inédites et à la fin quatre postfaces : Lauren Plume de lesquestionscomposent se pose la question de si c'est bien ou pas que les hommes soient tous dessinés en croco ; Irène Zeilinger parle de pourquoi il est important de combattre le harcèlement ; Le collectif Stop-harcèlement-de-rue en fait une également ; Et enfin Anne-Charlotte Husson (cafaitgenre.org) parle du militantisme féministe et du sexisme internet. Je suis vraiment très content que ces personnes aient accepté de participer à la bd, j'aime beaucoup leur travail et leur démarche. Ce sont des petits textes donc ça ne devrait pas être trop indigeste non plus, mais ils ouvrent des pistes de réflexions et aussi de solutions que ça soit individuellement ou collectivement, dans la rue ou sur internet.

Imaginais-tu que ce projet deviendrais une bd ?

Dès le départ, j'avais prévu d'en faire un dossier pour envoyer aux éditeurs. J'aime beaucoup faire de la BD sur internet et pour l'instant, le meilleur moyen d'en vivre, c'est de chercher aussi à la faire publier. (De manière plus discrète, j'ai fait ça avec mes autres bds)

Quelles sont tes principales influences ?

Je suis très influencé par l'Association, et les auteurs qui gravitent autour, la génération juste avant et juste après. (Riad Sattouf, Blain, Sfar, Trondheim, Satrapi, Loustal, Dupuy et Berberian, Julie Doucet, Obom, Ruppert et Mulot, Nadja...). En ce moment je lis beaucoup de BD de dessinatrices américaines que je découvre comme Allisson Bechdel, Jennifer Camper, Lucy Knisley, Diane DiMassa, Roberta Gregory, Kate Beaton de Hark a Vagrant. Et je me régale.

Quels sont tes prochains projets ?

Je vais continuer à entretenir le blog des Crocodiles. Sinon, j'avais fait une petite bd pour la revue numérique  le Professeur Cyclope , je vais essayer d'en faire d'autres !

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