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Tiphaine Rivière (Carnets de Thèse), l'interview

Franco-belge Le 06 mai 2015
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par Elsa
Tiphaine Rivière (Carnets de Thèse), l'interview

Dans Carnets de thèse, Tiphaine Rivière nous raconte le quotidien de son héroïne Jeanne Dargan, pendant sa thèse en littérature, avec beaucoup d'humour et de cynisme. L'occasion pour les thésards et ex-thésards de se sentir moins seuls et de rigoler de leurs galères, et pour les autres de mieux comprendre les embûches et les grands moments de solitude qui parsèment les années de thèse.

L'auteure a répondu à nos questions, et vous en dit un peu plus sur son expérience, son travail sur cette bande dessinée et ses influences.

Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?

J'ai mis du temps à trouver ma voie : j'ai fait une hypokhâgne, deux khâgnes, une licence et une maîtrise d'histoire, un DEA de cinéma et 3 ans de thèse de lettres (que j'ai fini par abandonner). J'ai ensuite appris à dessiner avec des manuels de dessins, en recopiant des BD ou en dessinant des gens dans la rue : après toutes les études que j'avais faites je n'avais plus aucune envie de retourner à l'école pour apprendre à dessiner !

Comment est née l'idée de cette histoire ?

Ma thèse n'étant pas financée, j'occupais un travail administratif très monotone et répétitif au département des thèses de la Sorbonne, pour gagner ma vie. Au fur et à mesure des années (3), j'avais de plus en plus de mal à éviter certains jours de me transformer en la secrétaire sur laquelle personne n'a envie de tomber. Celle qui dit « Aaaah non... non non... c'est pas chez nous ça... c'est au service validations transfert, mais ils sont fermés le mercredi... » Ces jours-là j'avais l'impression de faire 500 kilos et j'ai commencé à me dessiner comme ça, en créant le personnage de Brigitte Claude, une obèse échouée sur son bureau, dont le but était d'en faire le moins possible. J'ai posté des dessins d'elle sur internet et des gens m'ont dit qu'ils la connaissaient, que c'était certainement X, la postière du 15è, ou Y le secrétaire de l'université Z... Comme j'adorais dessiner Brigitte, j'ai continué sur un blog, en rajoutant des personnages de l'université, une thésarde, un directeur de thèse, un directeur d'école doctorale etc. 

L'éditeur pour lequel je travaille aujourd'hui m'a contactée pour me proposer d'en faire une histoire suivie, en centrant l'histoire sur la thèse. J'ai donc écrit l'histoire de Jeanne Dargan.

Cette histoire est liée à votre expérience personnelle, mais vous êtes-vous également documentée, renseignée autour de vous pour l'écrire ?

Au département des thèses où je faisais ce travail administratif, je rencontrais tous les thésards qui venaient à un moment ou à un autre essayer de régler un problème administratif. J'ai donc discuté avec beaucoup d'entre eux à cette occasion. En cumulant la thèse et l'administration, je crois avoir eu accès au fonctionnement de la recherche de façon assez intime. Mais Carnets de thèse est une satire de la thèse, et non une analyse réaliste : j'ai créé un personnage qui tombe dans toutes les embûches possibles et imaginables de l'université et en révèle ainsi les travers. 

Carnet de thèse était d'abord un blog. Aviez-vous dès le départ l'idée d'en faire une version papier ?

Oui et non : je voulais faire de la BD et donc passer à la version papier un jour ou l'autre. Mais pas forcément avec ce projet-là. Je ne pensais pas que la thèse était un sujet très vendeur, quand l'éditeur m'a contactée j'étais en train d'en travailler un autre. Je n'avais pas réalisé qu'il y avait autant de gens en thèse. Quand il m'a proposé le projet, il a fallu ensuite monter un dossier et le faire passer par plusieurs commissions, avant qu'il soit accepté. Comme le Seuil ne fait pas de BD, ça a été très difficile pour mon éditeur de le faire passer. Et en même temps, il y avait tant de gens qui avaient fait une thèse dans les comités de sélection du Seuil, que l'histoire a parlé à beaucoup et qu'elle a fini par être acceptée ! Ce jour-là, j'étais euphorique. 

Comment s'est passé le travail pour passer de vos notes de blog à la bande dessinée que vous avez publiée ?

C'était presque plus compliqué d'écrire l'histoire en essayant de garder des passages du blog que d'écrire une histoire complètement neuve. J'ai eu du mal à arriver à créer un récit fluide quand j'intégrais des notes de blog, j'ai travaillé et retravaillé mille fois les transitions d'un passage à l'autre pour que tout finisse par fonctionner de façon organique, sans donner l'impression d'une juxtaposition de scènes. Mais en même temps le blog m'a permis d'écrire l'histoire de Carnets de thèse en ayant déjà des personnages très fouillés dont je maîtrisais bien la psychologie. C'est un bon travail préparatoire je pense, il permet de savoir ce qui marche ou ce qui ne marche pas dans la narration, quels personnages plaisent, quels autres laissent indifférents...

Cette histoire permet de mieux comprendre ce qu'est vraiment la vie pendant une thèse. Quels ont été les retours de vos lecteurs ?

Beaucoup de thésards ou anciens thésards en sciences humaines non financés disent s'y reconnaître à 100% et offrent la BD à tout leurs proches pour les expliquer ce qu'ils vivent ou ont vécu. D'autres disent que c'est outrancier et sont énervés de l'image de la thèse que ma BD renvoie. Ce que je comprends, j'aurais dû préciser dans la BD qu'il s'agit d'une satire. Si on la prend comme une analyse sociologique et non comme un récit humoristique, alors c'est vrai qu'elle est agaçante. Beaucoup de gens pensent qu'il s'agit d'une autobiographie et me disent que je m'apitoie trop sur mon sort et que c'est indécent. Ça c'est un peu pénible pour moi; je n'ai pas du tout raconté ma vie et comme ça fait 5 ans que j'ai quitté l'université et que j'ai changé de métier, mon expérience personnelle me laisse assez froide! J'ai dessiné une thésarde passionnée mais qui n'arrête pas de se plaindre parce que c'est ce genre de thésard qu'il est drôle de mettre en scène.

Vous dressez un portrait cynique de cette période, mais avez-vous aussi tiré du positif de cette expérience ?

Oui beaucoup! Etudier l'écriture d'Albert Cohen aura été la meilleure école de scénario pour moi. J'ai lu Belle du Seigneur 500 fois, Adrien et Antoinette Deume me font exploser de rire à chaque fois et j'ai beaucoup étudié les procédés qui permettent de déclencher ce rire. J'ai énormément appris en thèse, je ne sais pas si j'aurais été capable de construire un récit long avant ces études. Mais je suis contente de ne plus y être et je n'y retournerais pour rien au monde:-)

La bande dessinée est-elle un bon exutoire ?

Oui ! Quand on vit quelque chose de pénible ou quand on parle à quelqu'un d'agaçant, l'imaginer en BD donne l'impression que c'est une expérience qui peut être utile, qu'on n'est pas juste en train de vivre quelque chose de négatif, mais qu'on est aussi en train de récupérer une bande de données... 

Quelles sont vos influences graphiques ?

Elles ne sont pas très originales ! Sempé pour les décors, je l'ai recopié 100 fois pour apprendre à dessiner. Bill Watterson avec Calvin et Hobbes et le blog de Pénélope Bagieu pour les expressions du visage. Je n'ai pas encore trouvé vraiment mon style je crois, j'ai encore beaucoup de travail devant moi en dessin!

Pour le type de narration, le blog de Boulet m'a beaucoup influencée, c'est lui qui m'a permis de comprendre comment utiliser des métaphores en dessin. 

Quels sont vos prochains projets ?

Je préfère ne pas en parler encore, mais je mettrai la suite de mon travail sur mon ancien blog, sur ma page facebook ou sur twitter 

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