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Devil's Relics : un manga co-écrit par Maître Gims ?! Darcy et Jean-David Morvan nous racontent la genèse du projet

Manga Le 15 nov
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Devil's Relics : un manga co-écrit par Maître Gims ?! Darcy et Jean-David Morvan nous racontent la genèse du projet

C'est avec un sourcil haussé qu'on apprenait l'année dernière la nouvelle. Le chanteur/rappeur Maître Gims allait se lancer avec son jeune frère Darcy dans la création d'un manga. Pour ce faire, le duo serait accompagné du scénariste Jean-David Morvan et du mangaka Yoshiyasu Tamura sur la partie artistique. Un projet semblant naturellement atypique, au vu de la personnalité derrière. Mais cet état de fait accepté, que reste-t-il de ce projet, intitulé Devil's Relics, et sorti tout récemment chez Glénat ? Avec la volonté de voir les envies, les inspirations, et la façon dont un projet à huit mains se façonne, nous sommes allés à la rencontre de messieurs Darcy et Jean-David Morvan, afin d'observer les coulisses de sa création. 


La naissance du projet

J'ai une première question pour toi, Darcy. De façon générale, quelles sont tes influences en termes de mangas, depuis combien de temps en consommes-tu ? 

 Darcy  : Depuis tout petit. Comme je le dis toujours, j'ai baigné dedans dès ma très tendre enfance. J'ai plein de grands frères, que j'ai toujours suivis, que ce soit Gims, Dadju, etc. Comme ils regardaient beaucoup de mangas à la télé, indirectement je l'ai aussi fait. Ça a commencé très tôt avec Dragon Ball, les Chevaliers du Zodiaque, City Hunter, Olive et Tom... Le premier manga que j'ai regardé en VOST, c'était la troisième saison de Jojo's Bizarre Adventure. Je m'en rappelle, j'étais au CP. Je venais à peine d'apprendre à lire, et j'avais du mal à regarder l'épisode tout en lisant, ce qui m'a fait louper quelques passages (rires). 

Mes référence personnelles sont plutôt One Piece, Yuyu Hakusho, Hunter X Hunter, tous les mangas de cette génération. J'aime beaucoup l'Attaque des Titans, et je regarde aussi beaucoup de séries de sport. Ça fait une bonne panoplie, je ne pourrais pas tous te les citer.

Tu me parles là beaucoup d'animés, tu ne t'intéresses pas aux mangas papier ? 

D. : J'ai toujours préféré l'animation. J'ai commencé avec quelques Dragon Ball, que ma mère achetait. Parfois j'allais lire quelques tomes à la librairie en journée, mais quand j'ai découvert l'animation, c'est là dedans que je suis resté. 

De façon plus générale, tu peux nous parler un peu du rapport à la culture manga dans le rap ? 

D. : Je ne sais pas si j'ai regardé les mêmes animés que tous les rappeurs comme Gims, Booba, Nekfeu. Je ne connais pas tous ceux que Gims a regardé d'ailleurs. Mais ça reste une culture manga que tout le monde a, avec laquelle on a tous grandis. Dans mon entourage, on baigne tous dans cette vibe qui a touché toute la France. C'est pour ça que tu as énormément de références chez les artistes. 

Jean-David Morvan : On est quand même le deuxième marché du manga dans le monde. Ce n'est pas rien. Je pense que la chance de la France, c'est que c'est un pays perméable aux cultures extérieures. On doit être un des seuls pays à avoir autant de variétés de bande dessinées dans le monde. Mais on a aussi ça au niveau des films. La France, c'est la culture. C'est sûr que ça nous paraît naturel mais je peux te jurer qu'il y a plein d'endroits dans le monde où ça ne l'est pas.

Du coup, ce projet de faire ce manga avec ton grand frère, ça part d'où ? Parce que ça date d'il y a au moins quinze ans !

D. : Il a toujours eu cette histoire en tête. Il a commencé à y penser vers 16-17 ans, lorsqu'il était en école d'arts. Il nous racontait l'histoire à la maison, à nos frères. Un jour il s'est dit que ce serait bien de la sortir, et comme je connaissais cette histoire et que j'avais envie de la finaliser, de la travailler au propre avec lui, c'est comme ça que ça a commencé. 

La construction d'un manga

Qu'est-ce que tu apportes à la trame de Gims ? 

D. : La trame qu'il avait n'était pas complète. Quand je me suis rajouté, on a finalisé l'ensemble, on a regardé dans le détail, du début à la fin. C'était une sorte de remaster entier, et aujourd'hui c'est notre histoire. Il avait le nom, les bases, des scènes par-ci par là, et on a tout refait au propre. On l'a encore re-travaillé quand Jean-David Morvan, Yoshiyasu Tamura et les équipes de Glénat se sont jointes à nous. C'est le packaging complet maintenant. 

Pour la création des personnages, qui a fait le chara-design ? 

D. : C'est Gims qui les a faits. Je m'occupe parfois de la création d'un personnage, mais comme c'est lui qui a le talent du dessin, il s'occupe du chara-design des personnages. Je lui donne parfois des indications, parfois il le fait tout seul. Ça dépend.

J'ai retrouvé dans mes recherches un ancien projet de manga de Gims, qui s'appelle "Au Coeur du Vortex". Il y a un rapport avec Devil's Relics ? 

D. : Ça a un rapport, oui. C'est une sorte de spin-off. Ça fait partie de Devil's Relics, si tu regardes bien les dessins, tu reconnais le Captain Faya Faya de l'époque. Mais c'était plutôt une forme de spin-off qui le [Gims] rendait partie intégrante de l'aventure. La trame n'était pas semblable à l'époque, puisque comme je te l'ai dit, on l'a peaufinée depuis le temps.

J'imagine que le genre nekkutsu du manga vient des animés que vous avez regardé ? 

D. : Oui, il y a aussi beaucoup de séries fantastiques, ou d'adaptations de comics ! J'ai un peu tout regardé, des films Marvel, DC, il y a des références dans tout ce que j'ai regardé, mais aussi avec ce que je vois de la vie réelle, de faits actuels, ou de notre passé. 

Dans le nekkutsu, on se repose pas mal sur les combats, mais tu as un héros qui déteste la violence. Ce n'est pas un peu contradictoire ? 

D. : C'est tout le style, en fait. On vit dans un monde où il faut se battre pour survivre, mais le héros s'y refuse. Des fois, on est contraints de faire des choses dans notre vie que l'on n'aimerait pas faire. Quand Gims est arrivé en France, en tant qu'immigrés, avec nos parents, c'était difficile, une contrainte même. La contrainte de quitter le pays. On n'avait pas envie de le quitter, mais il le fallait, pour notre bien. C'est ce qui revient chez Kaïs.

Ça se passe dans un futur assez sombre. Tu es vraiment pessimiste sur l'avenir de notre société ? 

Non, c'est plus une histoire de contexte qu'on voulait mettre. On s'en sort bien, nous. Mais il y a aussi des références avec la vie actuelle. Puis ce n'est que le début, l'histoire va permettre de comprendre certains aspects par la suite. Mais c'est vrai que c'est un univers sombre, pas comme dans Naruto ou My Hero Academia. Ce sont des univers qu'on aime beaucoup, mais pas ce qu'on a voulu mettre. 

Parlons du récit. Un problème que j'ai eu avec Devil's Relics, c'est que le premier chapitre est explosif, avec des personnages colorés, puis ça se calme et il faut vraiment attendre la toute fin pour que ça redécolle. J'imagine que c'était volontaire ? 

D. : Oui, c'est simplement un tome introductif. On a mis le foreshadowing pour annoncer la couleur. On voulait que les gens comprennent le principe des reliques, des méchants, mais avant de raconter tout ça, il faut partir à l'origine de l'histoire. Et comme tu le dis, ça s'accélère à la fin, et tu verras que le second tome démarre sur la même fougue, en fanfare. 

Un travail à huit mains

Comment la concrétisation de ce projet s'est faite avec Glénat ? Qui est venu voir qui ? 

J-D. : Je ne sais pas ce qu'il s'est passé en amont, mais un jour Jean Paciulli (directeur général délégué, ndr) m'appelle en me demandant si j'avais envie de travailler sur ce projet et lui trouver un dessinateur. C'était un peu le destin puisque j'avais vu le dossier de Tamura quelques jours auparavant. J'avais des gens qui voulaient faire un manga d'un côté, un mangaka en recherche de travail pour la France de l'autre, on s'est donc rencontrés et j'ai vu tout de suite que leur univers était assez structuré dans leur tête. Il y avait l'envie de faire quelque chose et pas de glorifier Gims en tant que héros de manga. Il y avait quelque chose à raconter et de déjà prêt, que je n'avais qu'à intégrer pour mettre en forme, si je peux dire. On a fait faire deux pages d'essais à Tamura, qui a fait des personnages super vivants d'après les designs de Gims, et deux autres pages tout seul, ce qui a donné le signal de départ. Ça paraissait être un bon mix. 

Tamura avait fait un manga il y a quelques années, son éditeur avait fermé, et il s'était reconverti dans la peinture. Qu'est-ce qui lui a donné envie de refaire du manga ? 

J-D. : Je ne sais pas ce qui lui a donné envie, mais ça lui a donné envie (rires). Je pense que c'était une opportunité pour lui, comme il vit en Italie. Et il ne connaissais pas Gims, on a dû lui expliquer qui il était. Je pense que ça lui a plu de travailler sur ses designs. C'était un projet difficile, mais assez bien avancé quand il est arrivé, ce qui devait être rassurant. Ça s'est fait naturellement, c'est une collision d'évènements.

C'est la première fois que tu faisais un manga ?

J-D. : J'ai fait deux tomes au Japon avec Kamui Fujiwara, le dessinateur de Dragon Quest Emblem of Roto qui vient de sortir en France. On a fait deux mangas quand j'habitais au Japon, qui ne sont jamais sortis en France - donc que personne ne connaît. Mais j'avais pu travailler avec des auteurs japonais, toujours dans l'espoir de créer une BD fusion entre le manga, le comics et la BD. Une envie qui me tient à coeur depuis 1979 et RécréA2. Depuis l'époque ou je lisais Strange, avec Daredevil, Spider-Man, et les X-Men de John Byrne et Chris Claremont. A l'époque je lisais les Lucky Luke de mon oncle puis j'ai découvert le manga. Ça me paraissait naturel de tout mélanger. Finalement, ce projet, sous la forme d'un manga, c'est une sorte de fusion. C'est ce qui m'intéresse. 

Qu'est-ce qui définit la façon d'écrire le manga, par rapport aux comics et à la BD franco-belge puisque tu as fait les trois ? 

J-D. : Je pense que l'histoire est plus en arrière plan que les personnages. Dans la BD, c'est l'histoire qui est plus en avant. Ça ne change pas tant de choses au final mais c'est une différence qui se ressent. Le manga c'est quelque chose a priori au long cours, on essaie de faire avancer au mieux l'histoire à chaque chapitre. C'est pour ça qu'un manga, ce n'est pas une histoire, c'est un morceau. On essaie, nous, d'avoir un peu de ça, mais qui raconte malgré tout une histoire assez contenue. Puis il faut avouer qu'avoir Tamura, un japonais qui connaît la narration japonaise, c'est vraiment bien comme "béquille" lorsqu'on se plante un peu.

Comment se passent vos réunions de travail ? 

J-D. : On utilise beaucoup la technologie, on n'a pas trop le choix !

D. : On a un groupe sur Whatsapp, on échange beaucoup. On essaie de se voir une à deux fois par mois. et ce qui est important c'est d'avancer vite quand on se retrouve. Les absents sont sur Skype, et on arrive à bien travailler même si on se voit peu : je suis à Paris, Tamura est en Italie, Gims vit bien plus au Maroc, et Jean-David n'est pas en région parisienne. On est un peu éparpillés ! Mais la fréquence à laquelle on se voit ne fait qu'augmenter.

J-D. : Et il y a une méthode qui se met en place. Pour le troisième tome, on se fera une réunion pour bien mettre les pistes ensemble. On apprend, et c'est un peu le principe, d'apprendre en faisant.

Et de ton côté, qu'as-tu apporté à ce que Gims et Darcy ont fait ? 

J-D. : Je n'ai jamais su tellement ce que j'apportais. De façon générale, j'ai juste envie de faire les choses, je ne me suis jamais demandé si j'étais assez doué, je les fais juste. Je trouve que les personnages sont déjà bien caractérisés. J'essaie de gérer leurs réactions par rapport à tel évènement, ce qu'ils peuvent dire en réaction, mais Darcy est tout à fait capable de venir discuter des personnages et de ce qu'ils doivent faire. 

Du coup Darcy, ça ne t'intéressait pas d'écrire de A à Z avec ton frère ? 

D. : Je pense pas que tu puisses t'improviser scénariste du jour au lendemain. 

Mais tu peux bien débuter un jour...

D. : Oui, mais je pense qu'on avait quand même besoin de la présence de Jean-David. Écrire, ce n'est pas qu'une question de difficulté, mais ça prend du temps. Et comme Gims n'est pas souvent là, si on le faisait nous mêmes, ça prendrait trop de temps. Il y avait un besoin de se répartir les tâches, et Jean-David a complètement sa place dans l'équipe.

Je ne le remettais pas en doute !

J-D. : Et je comprends ta question, mais de toute façon mon plaisir de faire de la BD, c'est que c'est toujours un travail partagé. Il y a toujours un retour. En tant que scénariste, je ne peux pas faire une BD tout seul, alors qu'un artiste peut parfois faire le travail en écrivant.

Un rappeur qui fait du manga ?

Jean-David, quand on t'as proposé ce manga, tu n'as pas eu peur de la nature opportuniste dont on pourrait qualifier ce projet par rapport à la popularité de Gims ? 

J-D. : Non, puisque j'ai fait Spirou et Fantasio à l'époque où personne ne voulait le faire. Il n'y avait pas d'auteurs car tout le monde avait peur de reprendre après Tome et Janry. J'ai trouvé que c'était chouette, et là j'ai eu la même réaction. Si on ne s'était pas bien entendus, je ne l'aurais pas fait. Je ne connaissais pas Gims et ses chansons, mais lui et son frère m'ont plu. Je ne me pose pas la question de ce qu'on pensera de ma carrière ou de si je suis un opportuniste. Je m'en fiche, du moment que j'aime bien les gens avec qui je travaille et que le boulot est bien fait.

Tu peux comprendre qu'on pourra poser la question, pourquoi Gims fait du manga par rapport à d'autres. 

J-D. : Finalement, il a la même légitimité en tant qu'auteur car il ne l'était pas avant. Ce que je réponds souvent, comme je connais bien la BD, c'est que je crois qu'il n'y a pas de gens faits pour faire de la BD et qui n'en font pas. C'est à dire qu'un éditeur va toujours donner sa chance à quelqu'un ayant du talent, puisque s'il ne le fait pas, c'est l'éditeur d'à côté qui signera et c'est risquer de passer à côté d'un potentiel succès. Commencer en BD, si on a du talent, c'est loin d'être impossible, c'est sûrement plus facile que d'être boulanger. Avec la volonté, tu trouveras toujours un éditeur pour commencer. Après, la BD ça demande beaucoup de traits de caractères qui ne sont pas justé liés au talent. Il faut être sûr de ce qu'on a envie de faire, être ouvert à la discusssion avec d'autres. Il faut suivre des délais, avoir des bons contacts avec ton entourage, et ça va au delà du talent. Mais je connais des personnes avec un talent immense qui ne réussissent pas à faire de la BD, et si je suis triste pour eux, je vois aussi pourquoi ils n'y arrivent pas. Par exemple, parce qu'ils ne savent pas gérer des délais. D'autres qui ont peur de montrer leurs dessins, ce qui les empêche de faire ce métier. Je pense donc que tout le monde a la même légitimité à faire de la BD, quoique tu aies fait avant. C'est sûr que Gims est connu, mais ça n'enlève pas sa passion pour le manga. 

D. : Je pars du principe que c'est la qualité qui prime. Qui que tu sois, si ton produit est de qualité, les gens vont adhérer. Il y en a bien qui se sont lancés dans la musique après avoir été sportifs comme Yannick Noha. Ou qui sont devenus acteurs. Tu as plein d'exemples. Si ta reconversion est bien faite, on se fiche de ce que tu as fait avant. Tu pourrais avoir un mangaka qui se lance dans la musique, non ? Je peux entendre qu'on me dise "je n'aime pas Devil's Relics à cause de personnages" ou du contenu, mais si c'est juste parce que Gims a fait de la musique ? 

Et par rapport à la trame narrative, tu es prêt à la rallonger ou la racourcir en fonction de la réception ? 

D. : Réduire m'embêterai, c'est sûr. S'il faut rallonger, ce n'est pas plus mal, si l'histoire reste bien.

J-D. : Il y a vingt ans on a lancé une série qui s'appelle Sillage. On avait tous les éléments qui faisaient qu'on pensait que ça ne marcherait pas. On avait pensé faire seulement trois tomes, et finalement on en est au tome 20, on en a prévu trente aujourd'hui. Mais on était prêts à en faire moins, on a eu un peu de chance, mais j'ai pas l'impression de ralonger, juste de raconter ce qu'on a envie. 

Cette expérience c'est un premier pas pour devenir scénariste à temps plein ? 

D. : Je fais d'autres choses à côté, mais Devil's Relics est mon premier projet, et le principal. C'est vrai que je suis déjà un peu scénariste malgré moi, mais ça demande de l'expérience. Si Jean-David veut bien me donner des cours particuliers...

JD : Et c'est un peu ce qu'on fait (rires) !

D. : C'est bien d'avoir un sensei, comme on dit !

Merci beaucoup !

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