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Salon du livre 2015, Tetsuya Tsutsui (Poison City) l'interview

Manga Le 18 mai 2015
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par Elsa
Salon du livre 2015, Tetsuya Tsutsui (Poison City) l'interview

Tetsuya Tsutsui était présent au Salon du livre de Paris. L'occasion de revenir sur la censure de Manhole, sur son travail sur Poison City et de donner son point de vue sur la liberté d'expression dans le monde, et surtout au Japon.

Cette interview a été réalisée avec Manga TV, Journal du Japon et Planète bd.

Comment s'est passée votre découverte de la censure de Manhole ? Cela vous a-t'il tout de suite donné l'idée de faire une histoire sur ce sujet ?

En réalité, j'ai découvert que Manhole avait fait l'objet d'une censure en consultant les sites de ventes. Je consulte régulièrement les critiques des lecteurs pour savoir ce qu'ils ont pensé de mes mangas. C'est comme ça que j'ai découvert que j'avais été censuré à Nagasaki.

Mais malgré tout, avant de savoir ce qui m'était arrivé, j'avais déjà un intérêt particulier pour cette thématique de la censure et de la liberté d'expression. Je me disais que j'aimerais bien publier un jour quelque chose qui parle de ça.

Mon expérience personnelle n'a donc pas été la raison précise de mon envie de dessiner Poison City.

Quelle a été votre réaction en découvrant cette censure ?

© Tetsuya Tsutsui / Ki-oon

Evidemment j'ai ressenti énormément de surprise, et de la colère aussi.

Avant que je sois moi-même victime d'une classification comme ouvrage nocif, je connaissais ce système de censure, mais j'étais loin d'imaginer que je ferai l'objet d'une telle décision.

Quand on fait partie de ces mangakas qui sont censurés, on trouve ça injuste et cruel.

En 2013, lors de votre dernière venue en France, la censure et la liberté d'expression étaient des sujets qui vous intéressaient déjà. Poison City était-il en construction dans votre esprit à ce moment-là ?

C'est une thématique que j'avais envie d'aborder depuis assez longtemps. Mais je me posais la question suivante : comment l'aborder concrètement et de façon à la rendre distrayante. C'est le genre de sujet qui est difficile à mettre en scène dans un manga, et de retenir l'attention du lecteur.

Mais grâce à l'expérience que j'ai vécue par le biais de la censure à Nagasaki, j'ai pu voir de mes propres yeux comment ça se passait, comment les délibérations se faisaient, et ça a été pour moi le déclic pour trouver une approche plus distrayante. C'est peut-être le seul point positif que je retiens de cette expérience.

Dans le manga, le héros rencontre d'autres auteurs confrontés à la censure. Avez-vous vous-même, en amont de l'écriture de cette histoire, discuté avec d'autres auteurs de leurs expériences personnelles, de leur regard sur la censure et ses dérives ?

Pratiquement pas en réalité. J'ai assez peu de contacts avec des collègues mangakas dans ma vie de tous les jours, donc je n'ai pas eu vraiment l'occasion d'en discuter.

Monsieur Matsumoto, que l'on voit dans Poison City, c'est quelque part aussi une part de moi. C'est un personnage par lequel je peux aussi exprimer une partie de mes opinions. 

C'est une partie de moi-même, tout comme le héros principal.

Le Japon est un pays où on évite habituellement de faire des vagues, quels ont été les retours que vous avez eu suite à la publication de Poison City ?

Déjà, pour la première partie de la question, c'est vrai que les japonais sont des gens qui, plutôt que de revendiquer leur droit à la liberté d'expression, aux libertés individuelles, vont plutôt se focaliser sur le bien-être du voisin, avant leur propre bien-être. C'est vrai que c'est un peuple qui est plutôt pré-disposé à une auto-censure naturelle.

C'est quelque part quelque chose de plutôt positif à bien des égards, mais à aller très loin dans cette auto-censure personnelle, on en reviendrait presque à créer une société dont la culture va stagner, ne va plus vraiment évoluer, pour éviter justement de faire ses propres vagues.

J'ai voulu, pas tirer un signal d'alarme, mais faire comprendre aux gens que le message était là. Il faut faire attention aux limites de l'auto-censure et de la censure.

Ensuite les réactions des collègues, et de l'industrie, c'est que c'était plutôt une histoire dans l'air du temps. Ils ont trouvé que j'avais trouvé le bon timing pour parler ce ces choses-là.

Comme vous le disiez tout à l'heure, les deux mangakas sont un peu des équivalents de vous-même. Est-ce que le mangaka censuré, Monsieur Matsumoto, est un peu ce que vous auriez pu devenir, et Hibino, le jeune mangaka qui débute et qui veut lutter contre ça, ce que vous voulez rester ?

Tout à fait, Hibino c'est un peu mon moi dépeint quand j'étais jeune, passionné, et surtout un peu innocent. En revanche Matsumoto c'est un mangaka qui a vécu, qui a été victime d'un certains nombres de problèmes liés à la censure, et qui au final s'est fait une raison parce que c'est comme ça.

C'est vrai que Matsumoto est un mangaka qui a plutôt abandonné, et si je peux éviter de devenir comme lui, ça sera vraiment très bien.

Simplement, si le Japon continue de se durcir, concernant les réactions par rapport à la liberté d'expression, il y a des chances que je n'ai pas vraiment le choix et que je devienne un peu comme lui.

Est-ce que la solution, comme Hibino, ça n'est pas le marché étranger finalement ?

Je n'ai jamais vraiment dessiné en ayant pour but d'être publié à l'étranger. Mon combat personnel et professionnel reste le marché japonais. Je n'aime pas me dire qu'au final, être publié à l'étranger est une solution de facilité, de fuir cette censure.

Mon combat c'est vraiment d'essayer de faire que le Japon ne devienne pas comme ça, de me battre par le biais de mes oeuvres pour ça.

Dans le manga, le récit dénonce, dans le fond, l'industrie pharmaceutique. En France, on ressent parfois une censure sur certains sujets exercée par de gros groupes et entreprises. Est-ce quelque chose que vous ressentez également dans l'industrie du manga ?

En fait dans Poison City, mon combat n'est pas du tout de critiquer l'industrie du manga. D'ailleurs si on y regarde de plus près, l'industrie du manga est même plutôt enjolivée, les éditeurs qui traitent avec les personnages sont des alliés, qui veulent leur bien aussi.

Si vous voulez vraiment une critique sévère de l'industrie du manga, il vaut mieux se tourner vers Bakuman, qui lui sera beaucoup plus acerbe à ce niveau-là. 

De mon côté je n'ai pas vraiment la crainte de recevoir de pression de la part de ce genre de sociétés, d'industrie ou quoi que ce soit, ce n'est pas vraiment ce genre d'oeuvre à problème.

Dans Prophecy comme dans Poison City, on croise souvent des politiques qui sont assez arrogants. Comment les politiques considèrent-ils le manga au Japon, le voient-ils comme un art ou s'en sont-ils complètement désintéressés ?

En réalité, parmi les nombreux députés au Japon, il y en a beaucoup qui comprennent le manga, et essaient de pousser la culture du manga dans le bon sens.

Mais il faut se rendre aussi à l'évidence. Parmi les hommes politiques au Japon, beaucoup sont déjà des personnes qui ont un certain âge et ont plutôt des tendances conservatrices. Quand ils ont découvert que la culture du manga était un 'apport cool', ce qu'on appelle le 'cool Japan', ils se sont dit qu'il fallait le pousser. Quand on étudie la question on se rend compte qu'ils n'y comprennent rien du tout.

Mais on se rend compte qu'il y a malgré tout beaucoup d'hommes politiques qui essaient un peu de durcir le ton pour limiter au maximum les choses qui les dérangent eux.

Poison City sort en France dans un contexte où on a beaucoup parlé de la liberté d'expression. Quel est véritablement votre avis sur la liberté d'expression. Jusqu'où peut-on aller dans une publication, et sous quel type de réglementation ?

C'est vrai que, pour parler d'abord de Charlie Hebdo, j'ai été extrêmement choqué par ce qui s'est passé dans cette rédaction. J'ai vraiment trouvé ces incidents déplorables et affreux. Ça m'a malgré tout permis de me rendre compte à quel point les français, par leur mobilisation qui a suivi, étaient très attachés à cette notion de liberté d'expression.

Quant à la réponse de savoir jusqu'où peut aller la liberté d'expression, je pense qu'il n'y a vraiment pas de réponse précise. La réponse sera extrêmement différente en fonction des époques, des cultures. 

Mais moi en tant qu'auteur, je prône, j'aspire à une liberté totale. Je n'aimerais pas qu'on me dise que je ne peux pas parler de religion par exemple.

Avez-vous effectué un gros travail de documentation sur la censure dans l'Histoire mondiale ?

Dans Poison City, je parle d'un livre en particulier, qui parle du Comic Code. J'ai en fait lu plusieurs livres qui parlent de la culture du comics, et puis ça fait aussi pas mal d'années que je fais mes propres recherches sur ces thématiques sur internet.

Depuis que vous avez été censuré, est-ce que vous réfléchissez à la possibilité d'une censure en écrivant ? Cela a-t'il changé votre façon de travailler ?

Dans le cas de Poison City, vu que de toute façon, la thématique abordée ne se prête pas vraiment aux images gores, je n'ai pas eu besoin de me limiter particulièrement, de me contenir d'un point de vue visuel. Cela étant dit, suite à toutes ces histoires de censure dont j'ai été victime à Nagasaki, j'ai toujours cette espèce d'épée de Damoclès, de me dire que de toute façon la censure est quelque part et peut tomber un peu de façon arbitraire. Et ça ça me fait un peu peur, j'ai toujours ça d'ancré dans ma tête.

Vous disiez tout à l'heure que vous vouliez parler de la liberté d'expression depuis longtemps. Y'a-t'il d'autres thématiques qui vous donnent envie de les développer en manga dans le futur ?

J'ai peur que ce soit interprété comme du spoil envers ma prochaine oeuvre, donc je ne veux surtout pas que mes propos prête à confusion.

Mais c'est vrai que parmi les thématiques qui sont aujourd'hui dans mes centres d'intérêt, il y a surtout le vieillissement de la population japonaise, et toutes les magouilles, les business un peu frauduleux, mafieux, que cela peut entrainer. C'est cette thématique qui m'intéresse aujourd'hui. Mais n'allez pas croire que ça sera forcément le thème de ma prochaine oeuvre.

Pensez-vous que le Japon a déjà trop pris le chemin de la censure, et qu'on s'oriente déjà vers une période comme le Comic Code aux Etats-Unis ?

Je pense que le Japon se rapproche plutôt de ce qui s'est passé aux Etats-Unis dans les années 50. Il reste du temps avant les Jeux Olympiques où tout doit être 'propre', donc on peut s'attendre à ce que la censure et ces procès s'accentuent.

Cela étant dit, il n'est pas encore trop tard, et j'espère que, par le biais de mon oeuvre notamment, on va pouvoir prendre conscience assez tôt qu'il faut faire attention à ce genre de pratiques.

On est un peu entre les deux en ce moment.

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