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Salon du Livre de Paris 2014, l'interview de Kaoru Mori (Bride Stories)

Manga Le 09 avr 2014
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par Elsa
Salon du Livre de Paris 2014, l'interview de Kaoru Mori (Bride Stories)

© 2010 Kaoru Mori

Kaoru Mori est une auteure atypique que l'on aurait tort d'enfermer dans la case 'auteure shojo', ou 'auteure josei'. Car ses mangas ont su convaincre bien au-delà du classique lectorat shojo, et même au delà du lectorat manga.

Il y a eu Emma, très bel hommage à Jane Austen et à l'époque victorienne, qui mêlait subtilement les codes de la littérature de l'époque à ceux du manga moderne pour un résultat captivant, riche et plein d'humanité.

Puis Bride Stories, une série qui nous emmène à la rencontre d'épouses d'Asie Centrale, dans un passé proche. À travers leurs destins, ce sont les us et coutumes des peuples, nomades ou sédentaires, qui vivaient dans cette partie du monde que l'on découvre. Avec une narration pleine d'intelligence, où changement de héros, de points de vue, de rythme, d'enjeux sont subtilement amenés, on n'a jamais le temps de s'ennuyer.

L'auteure ne s'enferme jamais dans un genre, et aborde les sujets les plus variés avec le même talent. Le sixième volume, paru tout récemment, se révèle à nouveau aussi surprenant, risqué, que réussi, puisqu'il nous entraine cette fois-ci au milieu des combats, prouvant que l'auteure est aussi à l'aise pour dépeindre la naissance des sentiments amoureux que pour mettre en image des scènes d'actions explosives.

Et puis il y a son dessin, d'une richesse, d'une finesse et d'une délicatesse incomparables. Son éditeur en France, Ki-oon, ne s'est pas trompé en décidant de rééditer les deux séries en grand format tant cette nouvelle dimension laisse exploser le grandiose de chaque planche, de chaque case. Son trait est beau, vivant, et on ne peut se lasser devant son minutieux travail sur les motifs, notamment les broderies. Ce qui est presque devenu sa marque de fabrique inspire d'ailleurs de plus en plus d'auteurs, même en Europe.

Kaoru Mori était l'invitée de Ki-oon à l'occasion du Salon du Livre de Paris. Elle a répondu aux questions de quelques journalistes lors d'une conférence en comité restreint.

Comment est née l'idée de Bride Stories ?

© 2009 Kaoru Mori

Il faut remonter vraiment très loin. À l'époque du lycée, je lisais beaucoup de récits de voyage, de recueils de photos qui présentaient les vêtements, l'artisanat, ce genre de chose. À l'époque je ne savais pas que j'allais devenir mangaka, je n'avais même pas pour but de devenir professionnelle. Mais même en tant qu'amatrice, j'avais envie de dessiner une histoire qui se passerait en Asie Centrale.

Comment êtes-vous devenue mangaka ?

Justement, quand j'étais au lycée, je faisais des dojinshi, des productions amateurs. Je ne pensais pas que ça serait possible de devenir professionnelle, ça me semblait inaccessible. Je faisais ça par pur plaisir. Et c'est quand un éditeur m'a contacté que je me suis dit que je pourrais réellement devenir mangaka.

Vous nous avez expliqué que l'Asie Centrale, et cette période, vous intéressaient depuis très longtemps. Mais comment s'est passé votre travail de documentation ?

Je rassemble beaucoup de choses. Il n'y a pas beaucoup de publications au Japon sur ça. J'ai trouvé quelques livres, mais je me concentre principalement sur les recherches, les travaux universitaires, les thèses, ce genre de choses.

Et pour tout ce qui est documentation photographique, ce sont en général des publications occidentales. Je commande sur Internet, mon ami Bookfinder me permet de trouver tous les livres dont j'ai besoin, et que je collectionne maintenant, au fur et à mesure de l'avancement de la publication.

Qu'est ce qui vous donne envie d'aborder tel ou tel élément culturel (la broderie, la sculpture...) ?

 © 2009 Kaoru Mori

En général, je dessine ce que j'ai envie.

L'épisode avec le monsieur qui sculpte les meubles en bois n'aurait pas dû être au début. Ça n'est pas quelque chose qu'on est censé amené au premier volume, mais j'avais tellement envie de le faire que je n'ai pas pu me retenir. Normalement, c'est une histoire qui aurait dû apparaître une fois les personnages principaux mieux développé.

Ce sont vraiment mes envies, et puis je réfléchis à ce que mes lecteurs seraient intéressés de découvrir, quels aspects de la culture ils voudraient voir.

Après, il y a aussi les discussions avec mon éditeur. Souvent ils ont des demandes, des suggestions.

J'ai plus ou moins le scénario en tête, donc j'essaie de réfléchir à comment je vais y inclure les éléments de culture.

Dans Emma, comme dans Bride Stories, vous avez choisis de mettre en avant des personnages féminins forts, pourquoi ?

En fait, quand on dessine des personnages masculins, surtout dans des récits historiques, il y a une espèce d'attente, d'avoir plus de batailles, de politiques, des intrigues plus globales. Et moi je voulais dessiner du quotidien, présenter la population, son mode de vie.

Et donc, utiliser un personnage féminin me permet, dans un sens, de contrecarrer les attentes qu'auraient les lecteurs avec un héros masculin. Je peux présenter ce que les gens mangent, ce qu'ils font dans la vie courante, sans bousculer les codes de lectures.

Après, pour Amir, elle vient d'une région rurale. Elle est habituée à la nature. Alors que Karluk et sa famille sont des gens de la ville, avec un rythme de vie plus paisible. C'est ce contraste qui fait qu'Amir paraît beaucoup plus forte, mais je pense que tous les habitants de cette région devaient chasser à l'arc etc. Pour moi les hommes comme les femmes étaient des gens très forts. J'essaie juste de retranscrire la réalité des gens d'Asie centrale.

Emma a un côté universel, même quelqu'un qui ne lit pas de shojo, voir pas de manga, peut apprécier cette série. Comment avez-vous travaillez cette histoire d'amour ?

© 2005 Kaoru Mori

Il faut savoir que les romances, ça n'était absolument pas mon truc.

En fait, moi je voulais surtout dessiner des maids, au début. Mais ça aurait été difficile de ne vendre 'que' des maids. Il fallait quand même un scénario pour piquer l'intérêt des lecteurs, et les amener à continuer à lire. J'ai été guidée par mon éditeur, et parmi tous les genres qu'il était possible de faire. Action, mystère, suspens... le plus simple était de choisir une romance. J'ai donc beaucoup étudié, à partir de ce moment-là, pour pouvoir créer une intrigue qu'on aurait envie de suivre.

Et maintenant que j'en ai fait, j'aime beaucoup raconter ce genre d'histoires. Mais avant pas du tout.

Comment se déroule votre travail d'écriture sur le scénario ?

En fait, dans ma tête c'est comme un film. C'est très rare que j'écrive des phrases, un texte. En général quand je prépare, l'image et l'histoire sont indissociables. Dans ma tête visuel et scénario vont ensemble.

Votre travail sur les motifs est très impressionnant, vous inspirez d'ailleurs de nombreux artistes, même franco-belge. Comment se passe votre travail dessus ?

Tout est basé sur de la documentation, des photos.

Par contre pour réussir à les retranscrire, je fais beaucoup d'essais. Différentes épaisseurs d'encre, différents types de stylos. Au fur et à mesure du dessin, j'apprends des nouvelles techniques, je teste de nouvelles choses.

Vous travaillez, dessinez par passion. Vous êtes-vous déjà vu faire autre chose ?

© 2012 Kaoru Mori

Non, c'est impensable. Si je n'étais pas devenue mangaka... je faisais des études d'architectures, donc j'aurais peut-être trouvé un cabinet d'architecte. J'aurais travaillé de façon maussade, et j'aurais dessiné plein de mangas dans les marges. Ça aurait quand même été une triste vie, je pense.

Que représente pour vous la reconnaissance de votre travail à l'étranger, notamment le prix Intergénération que vous avez reçu à Angoulême, en 2012 ?

J'étais très contente de recevoir ce prix.

En même temps, j'aime beaucoup la bande dessinée française, donc je me suis dit que si moi j'aimais ça, il devait y avoir des gens en France qui allaient lire mes mangas et les aimer. Ça, ça ne m'a pas trop surprise. Par contre je n'aurais jamais imaginé recevoir un prix, qu'il y ait assez de gens qui me lisent pour que je puisse recevoir un prix en France.

Lors de la conférence donnée au Salon du Livre, vous avez expliqué que vos projets naissaient de vos passions du moment. Avez-vous une passion en ce moment qui pourrait évoluer en histoire ?

En effet, j'aime écrire sur les choses que j'aime. Le problème c'est que j'aime énormément de choses ! Donc, quand je dois passer à une nouvelle série, il me faut un peu de temps pour me décider, et puis réfléchir à la faisabilité du dessin. Parce qu'il y a des choses que j'aimerais faire, mais qui sont vraiment très techniques, très difficiles, donc il faut faire des essais.

Je ne peux pas vous dire ce que j'aimerais faire pour le moment.

Mais je ne pense pas que j'attaquerais un nouveau projet avant les cinq ou six prochaines années. Et ça ne dépend pas que de moi., mais aussi de ce qu'attendront les lecteurs, le climat de l'époque... Il y a plein de paramètres à prendre en compte, donc je ne peux pas vous dire ce que je ferais d'ici là.

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