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Mike, 1er récit sans image d’Emmanuel Guibert

Franco-belge Le 05 jan 2021
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par La Redac
Mike, 1er récit sans image d’Emmanuel Guibert

Depuis plus de 35 ans, Emmanuel Guibert construit une œuvre singulière dans le paysage de la bande dessinée, un travail captivant qui touche à toutes les disciplines, plongeant branches et racines dans les disciplines voisines, cultivant les rencontres et défrichant les possibilités des outils mis à sa disposition. 

On ne trouve pas d’équivalent à l’expression « homme-orchestre » en littérature. Peut-être qu’avant Emmanuel Guibert il y a eu peu d’exemples d’auteurs touche-à-tout qui se sont illustrés dans plusieurs disciplines du livre. À la fois célébré dans le domaine de la bande dessinée, pour ses biographies dessinées ou fictions jeunesse, mais aussi dans le domaine du dessin où il publie des livres de croquis, des tirages d’art & lithographies, deux sillons importants récemment mis en lumière par le Grand Prix 2020 du Festival international de la BD d’Angoulême, mais aussi premier auteur de BD distingué par l’Académie des beaux-arts en 2020. 

Restait le récit sans image.

Le dessinateur propose cette année un long texte, un livre écrit à la première personne qui prend place dans la collection Sygne de Gallimard. Une collection voulue par son directeur Thierry Laroche comme un « Un espace pour des voix neuves, souvent venues d’autres disciplines... », la bande dessinée était déjà inaugurée par Fabcaro aka Fabrice Caro à travers 2 romans ; Emmanuel Guibert propose un récit autobiographique centré autour des derniers jours de Michael James Plautz, de leur amitié, de leur passion commune du dessin. Un hommage mêlé à des souvenirs d’Alan — son autre grande histoire d’amitié — et de réflexion sur l’amour, la solitude et l’intimité avec l’Autre.

 

« Le crayon est un objet inerte, mais j’ai souvent remarqué que quand je me sens moi-même inerte,
l’alliance de nos deux inerties produit tout de même une amorce de direction.
Nous sortons ensemble d’un immobilisme dont aucun ne serait sorti seul, lui parce qu’il est un objet trop rudimentaire, moi parce que je suis un sujet trop compliqué.
J’ai appris à avoir confiance en mon outil.
 »

 

Un livre, sans images, sur le dessin 

Mike s’ouvre sur un avant-propos où l’auteur explique n’avoir plus dessiné pendant des semaines ou des mois ; lui qui dessine tous les jours ou presque depuis plus de 50 ans, qui a fait de la pratique du carnet de croquis et du dessin d’observation un art à travers ses carnets : La Campagne à la mer, Le Pavé de Paris, Japonais, Italia, et Légendes : Dessiner dans les muséesLe narrateur détaille sa pratique, sa relation et les conditions pour dessiner. Il y évoque ses lieux ou moments idéal, ses besoins de prendre un crayon ou encore ses craintes à faire certains croquis. Un livre qui parle du dessin et de sa pratique comme aucun autre. 

« Dessiner c’est héberger quelqu’un », on retrouve cette idée dans ce livre et dans pas mal d’interviews et ici il précise que le dessin est un accident qui permet d’accueillir une personne quand il est réussi ou de créer un monstre quand il est raté. La frontière entre les deux est grande et toute l’expérience du monde ne prémunit pas de cet accident. Pour lui, dessiner c’est essentiellement faire des portraits, et en prenant un peu de recul on  s’aperçoit que tous ses livres sont des portraits… 

 

« Une autre chose qui me plaît dans l’idée que je viens d’avoir, c’est de faire entrer Alan chez Mike, Gloria et Juliette. Et vice versa.
Mélanger des amis qui ne se seront pas connus, mais qui auront une communauté d’existence.
C’est le genre d’alibi dont j’ai besoin pour écrire.
 » 

 

Parler avec autrui, parler avec soi  

Emmanuel s’installe dans la neige du Minnesota pour dessiner une première et dernière fois avec son ami Mike. Dans un voyage qui convoque à la fois le souvenir d’Alan mais aussi Juliette et John, héros de la bande dessinée Le Photographe ; il parle de la vie. D’une vie de rencontres & d’amitiés qu’il consigne dans ses livres ; d’une vie, d’une  rencontre & d’une amitié qu’il éprouve durant les quelques jours qu’il passe aux côtés de Mike, malade, mais animé par une passion du dessin qu’il partage.  

L’auteur rappelle qu’un livre est pour lui une occasion de créer une relation forte, de partager une amitié profonde qui va souvent plus loin que les rencontres habituelles, en créant un but commun, des rendez-vous réguliers et une parole soutenue. « Ce que je préfère dans ce bas monde, c’est deux choses, la pratique du commerce humain, l’amitié, le sentiment amoureux en règle générale et le boulot qui en découle. Pour moi, le travail vient de là. » (interview dans Libération à l’occasion de son Grand Prix 2020 à Angoulême)

Mike se présente comme une déclaration d’amitié, comme une réflexion sur ce sentiment peut-être plus complexe que l’amour, mais aussi sur la solitude, un état bien plus terrible que la mort. Est-ce que les livres préservent de la solitude ? En tout cas, ils préservent de l’oubli, ils laissent une trace, ils permettent de dialoguer avec le passé et offrent une mémoire vivante des personnes convoquées. Une manière de faire vivre la parole.

Quand il se sait malade, Michael J. Plautz invite à nouveau Emmanuel à dessiner avec lui et se met à réaliser un gros livre Draw, compilant dessins, peintures, croquis, mais aussi poèmes et essais. Le narrateur évoque ce travail de mémoire, de plaisir artistique et de jalon biographique avec sa propre relation au dessin, aux techniques, à l’importance de la matière ou des lieux. Les lieux prennent une importance discrète, entre repérages inattendus pour le prochain livre du cycle de l’enfance d’Alan, entre la charge des ateliers de Mike avec ou sans lui, ou encore dans l’atelier sauvage qu’Emmanuel Guibert « habite » depuis quelques années… Des lieux chargés de mémoire, entre la France, les USA et l’Italie. 

 

« Comment goûter un dernier dessin ?
Le dernier de milliers de dessins après lequel les bans seront définitivement fermés.
Ce n’est pas possible. Il dessine tout de même.
 »

 

En écoutant, en discutant

Ce livre explore la manière toute personnelle de l’auteur pour cultiver l’inspiration, pour cultiver l’amitié. De la manière de cultiver son dessin et de mettre à profit les lieux ou les outils à disposition, de se laisser guider par l’histoire. 

On y voit le plaisir et la difficulté de faire certains dessins, des possibilités de la bande dessinée pour dire, montrer ou suggérer. Pour mélanger des souvenirs et faire coexister des univers ou des personnes, pour les mettre en relation avec le lecteur.

Cultiver la célébration de la vie, en consignant sur le papier les joies ou les difficultés. Le livre rappelle les gestes de l’amitié, ceux de l’amour, ces actes si simples mécaniquement pourtant si difficiles à esquisser. 

Le livre se termine sur la mémoire, sur la mémoire d’un dessin dans la pierre, sur la mémoire d’un ami dans ce livre. Un livre rare sur le deuil & la célébration du souvenir, sur cette solitude & les joies qui accompagnent la mort, sur l’après & la relation avec les vivants. Une lecture touchante, inspirante, vivifiante qui doit faire partie de vos prochaines lectures ! 


 

Mike d’Emmanuel Guibert, Gallimard, Coll. Sygne, janvier 2021
Lire un extrait 

En savoir plus sur Emmanuel Guibert (dossier sur Bubble) 
En savoir plus sur Mike : peinture & architecture 

À noter également que certains dessins de Mike seront présentés à Angoulême dès la fin du mois
et dans le catalogue de l’exposition Emmanuel Guibert en bonne compagnie proposée par le FIBD.

 

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Thomas Mourier
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