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L'auteur de BD Frédéric Peynet raconte son burn-out de la dédicace

Général Le 14 sept
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par LiseF
L'auteur de BD Frédéric Peynet raconte son burn-out de la dédicace

Crédits de la photo d'illustration : C-RITA-SCAGLIA-2014

La semaine dernière Les États généraux de la Bande dessinée et la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse se sont réunis pour créer la Ligue des auteurs professionnels, visant à améliorer les conditions de travail des auteurs. Cette décision faisait suite entre autres au mouvement Paye ton auteur, né d'un véritable ras-le-bol vis-à-vis des rémunérations de plus en plus basses des auteurs en France. Ce qu'on ne réalise pas forcément, c'est que cette fatigue ne vient pas uniquement des contrats de moins en moins avantageux.

Frédéric Peynet est auteur de BD : on a pu le retrouver au dessin du Projet Bleiberg, Les vestiges de l'Aube ou encore Phoenix. Sur twitter, l'artiste a décidé de parler de son burn-out de la dédicace. Comment, un jour, après de trop nombreuses séances, il a fini par craquer. Une histoire que j'ai trouvé importante et que j'ai souhaité mettre en avant. Lorsque je l'ai contacté, Frédéric Peynet s'est fendu d'un texte que je vous propose de découvrir ici, et qui est à mon sens édifiant.

Des séances de dédicaces, j’en avais déjà fait beaucoup avant ce moment-là, et cela commençait pas mal à me peser.

Si j’étais toujours content de retrouver des amis.es parmi les auteurs, les lecteurs, les libraires, les bénévoles ou les organisateurs, de rencontrer de nouvelles personnes, de pouvoir avoir de belles discussions avec certains.taines, quelques petits grains de sable commençaient néanmoins à me lasser profondément.

Les heures passées dans les trains, être enfermé 2 jours dans une salle polyvalente bruyante et surchauffée (ou glaciale), mal éclairée, à me casser le dos sur une chaise inadaptée. Avoir un rythme de production plus élevé et stressant que d’ordinaire pour satisfaire toutes les personnes voulant un dessin. Ne pas pouvoir prendre réellement le temps de visiter le coin, de me donner envie de revenir en tant que touriste. Si la grande majorité des lecteurs.trices est bienveillant.te envers nous, certains comportements individuels commençaient également à me lasser.

Lassé d’entendre certains ne mesurer notre talent qu’à la seule dédicace obtenue dans leur album, à nier tout le travail réalisé pendant un an ou plus, juste parce que c'est imprimé et non original sous leurs yeux… Lassé que le vrai fruit de notre travail, le livre sur lequel on a passé 1 an, ne serve QUE de support à la dédicace…

Lorsqu’on débute, on imagine que nos lecteurs seront avides de questions concernant nos séries, nos personnages. On imagine des discussions passionnées où l’on parle d’eux comme d’amis mutuels et réels. Où on évoque des pistes possibles, où chacun donne son point de vue. Et si j’ai pu heureusement avoir ce type de discussions avec quelques personnes, j’avais aussi la désagréable impression que mon album ne serait jamais lu par son propriétaire, et que je n’étais qu’une tête de plus encadrée au dessus de la cheminée de ce « lecteur », parmi toutes les autres têtes encadrées de mes confrères.sœurs.

Agacé aussi par ces pères qui cherchent à rentabiliser leur week-end de festival en envoyant leurs enfants à leur place, pendant qu'ils font la file ailleurs. On sent que certains de ces gamins n'ont aucun plaisir à être là, enfermés tout un week-end pour le seul bonheur de leur père. Pas certain que c'est ainsi que leurs paternels arriveront à leur transmettre leur passion... J’étais fatigué également de devoir rattraper 3 à 4 jours de travail sur mon temps de sommeil, suite à mon absence pour cause de salon, mais également fatigué par l’absence de repos...

J’aurais pu dire non à tout cela, bien évidemment, mais il y avait aussi un certain contexte qui ne me le permettait guère : j'ai toujours eu l'impression que mes premiers éditeurs attendaient que j'aille défendre mon livre en salon. Des personnes travaillent au sein de la maison d'édition pour organiser pour vous une tournée. Du coup, cela donne l'impression à un.e jeune auteur.trice que c'est un passage obligé. Sans compter la peur de décevoir éditeur/libraire/festival si on dit non. Peur de croire qu’ils ne défendront pas notre album si nous ne répondons pas positivement à leurs invitations.

Ça m'a pris des années à apprendre à dire non.

Et puis, au début, c'est assez plaisant : on a passé un an dans notre grotte, on nous paye le voyage pour aller rencontrer notre public, nous sommes heureux d'y aller… Bref. J’avais l’impression d’être le seul à vivre avec ce sentiment-là, mais c'était avant les réseaux sociaux. Voilà mon état d’esprit posé, nous pouvons passer au burn out.

Un festival dans le centre de la France m’invite pour le week end, autour de 2004-2005. Je tournais beaucoup à ce moment-là, et j’étais vraiment fatigué. J’accepte d’y aller parce que c’est sur le chemin de chez mon Grand-Père que je vois peu, et que cela me permettrait alors de passer chez lui sur le retour. Vous voyez, parfois, on n’accepte pas d’aller en festival pour la raison la plus évidente qui soit : rencontrer son public. Je devais partir le samedi matin, mais quelques jours plus tôt, j’ai reçu le message du festival me demandant de venir dès le vendredi, pour assister au discours d’inauguration du maire à 18h. Le maire et son discours me faisaient donc perdre une journée de travail… Puis, j’ai réalisé que mon nom ne figurait même pas dans le programme…

Je suis parti à reculons. Oui, certains ne seraient probablement pas partis tout court. Mais moi si, parce que je voulais voir mon Grand-Père. 500 km en voiture. Les 60 derniers ont été les plus longs et les plus durs. Je roulais à 60km/h sur une nationale, je me faisais doubler par tout le monde. C’était le festival de trop, il me paraissait infranchissable. Une montagne que je n’avais pas la force de gravir. Et dans ma tête, ne faisait que passer en boucle « Mais pourquoi j’y vais, je ne veux pas y aller, pourquoi j’y vais, je ne veux pas y aller ! ».

Passé le panneau d’entrée dans la ville du festival, j’ai garé la voiture et dans un ultime « J’veux pas y aller », j’ai craqué. J’ai téléphoné à l’organisateur, prétexté que je n’en étais qu’à la moitié du chemin et qu’un soucis familial m’obligeait à rebrousser chemin. J’ai ensuite appelé mon éditeur d’alors, pour lui dire que j’annulais les dernières séances prévues 15 jours et 3 semaines plus tard. Mon Grand-Père n’étant pas disponible pour me recevoir dès le vendredi soir, je suis reparti chez moi. 500 km retour.

1000 km en une journée. 1000 km en une journée pour rien. Mon burn out. Mais quelle libération ! Depuis, je diminue le nombre de séances de dédicace d’année en année. Les mauvais côtés prennent de plus en plus le pas sur les bons, l'exercice m’intéresse de moins en moins. Tout n'est pas négatif, et je reviens souvent avec de bons souvenirs de rencontres. C'est pour ça que ce n'est pas simple de dire "j'arrête" alors qu'on n'a plus du tout envie de repartir. En 2018, je crois n'avoir fait que deux séances. C’était bien. Mais il n’en fallait pas plus. Et je n’ai pas abordé le sujet sur la rémunération des auteurs en festival… Oui, car nous ne sommes pas payés pour notre travail de dédicace, même si certains vous parlerons de "promotion". C’est dire…

Le constat est clair : cette séance de dédicaces a été la goutte qui a fait déborder le vase, et Frédéric Peynet a fait le choix de dire stop, tout simplement. Des difficultés qu'en tant que lecteurs, on ne remarque pas toujours... Quand on fait en sorte de passer le moins de temps possible dans le chapiteau surchauffé d'un festival qui se passe en été, on oublie parfois que les auteurs en dédicaces eux, y sont pour plusieurs heures.

Rémunérer les auteurs en dédicaces ?

Au-delà de la pénibilité de l'exercice, Frédéric Peynet fait remarquer que les auteurs ne sont pas payés pour les séances de dédicaces. En France la dédicace gratuite est quasiment une institution, là où aux États-Unis par exemple, ça ne se fait pas. Pourtant, les artistes dessinent, et c'est leur métier. Donc c'est du travail. Quand je lui demande s'il faut rémunérer les auteurs en dédicaces, il me dit que son avis n'est pas tranché. Il me fait remarquer que le temps passé en salon, c'est parfois du temps de travail en moins. Le contre-argument qu'on oppose souvent à cette remarque, c'est qu'en étant présents les auteurs font la promotion de leur album, qui sera plus vendu et ils toucheront des parts sur ces ventes. Selon Frédéric Peynet l'argument n'est pas valable, et pour illustrer son propos il me présente un calcul édifiant.

"Prenons un album vendu 14€ TTC. Chez les gros éditeurs, l’auteur va toucher entre 8 et 12% de droit d’auteur sur le prix de vente hors taxe. (12, c’est lorsque l’album a réalisé de bonnes ventes. La norme, c’est plutôt 8-10%). Il gagne donc 8 à 12% de 13,23€ HT, soit 1,05€ à 1,58€ par album vendu.
Sachant qu’ici, c’est la part à se partager entre dessinateur.trice et scénariste. (Les coloristes sont encore plus mal lotis.) Soit environ 0,52€ à 0,79€ chacun par album vendu. Prenons un dessinateur qui réalise 30 dédicaces le samedi et 30 dédicaces le dimanche.
S’il est à 8%, cela fait 60 x 0,52 = 31,20€
S’il est à 12%, cela fait 60 x 0,79 = 47,40€
En deux jours de dédicaces, vous avez gagné royalement 31,20€."

Pas de doute, en l'occurrence la promotion ne remplace pas l'avancement sur un ouvrage en cours ! Malgré ça, l'auteur m'avoue qu'il ne souhaite pas militer activement pour la rémunération des dédicaces : même si un jour cette décision passe, il ne fera pas plus de salons qu'il n'en fait actuellement.

Soyons de bons lecteurs, soyons curieux

Alors, que faire en tant que lecteur pour mettre un peu de soleil dans les séances de dédicaces des auteurs ? Frédéric Peynet insiste sur la nécessité d'échange et de partage : pour lui, c'est tout l'intérêt de ce type d'exercice. Il fait remarquer que certains lecteurs un peu timides n'osent pas prendre place dans les files d'attente, trustées par les collectionneurs de dessins et leur tabouret pliant. 

En dédicaces, on a parfois peur de déranger l'auteur dans son dessin ou de poser des questions bêtes. L'artiste m'explique qu'aucune question n'est idiote et qu'il ne faut pas hésiter à parler avec l'auteur, parce qu'il est là pour ça. En attendant que la situation évolue, on peut déjà garder ça en tête en tant que visiteurs dans les salons !

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