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Édito #21 : L'enfer de Togashi

Manga Le 08 sept 2014
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par Sullivan
Édito #21 : L'enfer de Togashi

Réputé fou, ingérable quand il n'est pas montré du doigt comme instable, Yoshihiro Togashi est pourtant sans aucun doute l'un des plus grands créateurs de Bande Dessinée de son époque au Japon.

Contemporain (et ami) d'Akira Toriyama, d'Eiichiro Oda et marié à Naoko Takeuchi (Sailor Moon), le père de Level E a beau être dans le circuit depuis 1987 et sa victoire au 34ème prix Tezuka (à 21 ans seulement), celui-ci ne compte aujourd'hui que deux séries phares dans son immense carrière. L'une d'entre elle, Yū Yū Hakusho, a d'ailleurs connu une fin bâclée (et/ou jouissive, mais on y reviendra) tandis que l'autre, Hunter X Hunter, pourrait ne jamais arriver à son terme comme nous venons de l'apprendre.

1990. Togashi fête ses 24 ans alors que Sangoku et les siens révolutionnent la BD à travers le monde et après deux ans d'histoires courtes qui soufflent le chaud et le froid, l'auteur se lance bille en tête dans ce qui restera à mes yeux comme son chef d'oeuvre et comme l'un des plus beaux cadeaux offerts au shônen : Yū Yū Hakusho. Je ne vais pas vous refaire l'histoire, il s'agit ici de suivre la vie de Yusuke Urameshi, un jeune rebelle Japonais qui sera amené à mourir pour mieux revivre dans l'au-delà et endosser la responsabilité de détective du monde des esprits, son pouvoir bien en main. Le succès se trouve au rendez-vous et Togashi met le doigt dans un engrenage loin de ses attentes de l'époque. Adaptation animée, OAVs en tous genres, films au cinéma, jeux vidéo, goodies et j'en passe, tout est fait pour pointer la première série de Togashi comme la concurrence la plus sérieuse à Dragon Ball et faire de son auteur celui qui pourrait faire tomber Toriyama de son trône, alors que le Weekly Shônen Jump se félicite d'avoir mis la main sur ces deux talents au même moment.

Plus tempétueux que le discret papa de Dr. Slump, Togashi va semble-t-il mal vivre cette pression, lui qui souhaitait amener ses personnages dans une direction artistique précise, et non dans un concours de recettes mondiales, surtout à l'époque où Dragon Ball connait un développement phénoménal à l'international, pour devenir le phénomène que l'on connait aujourd'hui. Moins bon dessinateur, moins obéissant et définitivement différent au milieu du paysage de mangakas obéissant à leurs éditeurs, Togashi mettra fin de manière brutale à sa série, pour mieux envoyer valser les conventions éditoriales au pays du Soleil Levant.
Plutôt que de subir l'affront d'être relégué au fin fond du Weekly Shônen Jump jusqu'à en mourir, Togashi va plutôt laisser ses lecteurs incrédules, sur un ersatz de cliffhanger en guise de conclusion à une série depuis longtemps partie dans la même dimension que l'imaginaire de son créateur. Car c'est une caractéristique de Togashi, qu'il est parvenu à imposer tout au long de sa carrière à ses éditeurs : ce dernier écrit chaque chapitre semaine par semaine et en dehors de quelques notes, il laisse libre cours à son imagination, jusqu'à se surprendre lui-même comme il l'avouera plus tard, lorsqu'il déclarera qu'au départ, Yū Yū Hakusho n'était absolument pas supposé devenir ce qu'il est devenu lors de son dernier arc, et que c'est par lassitude et par colère qu'il en est venu à une telle extrémité. Il lui faudra alors six mois au vert pour digérer son amertume et penser de nouveau à reprendre son matériel en main.

Protégé par plusieurs têtes pensantes de la Shûeisha alors que les premières rumeurs du caractère de l'auteur nous parviennent en France en même temps que le premier tome de la série en 1997, l'auteur va connaître une courte période de transition avant de se lancer dans son second (et dernier ?) projet colossal, avec Tende Shôwaru Kyūpiddo, une série inédite en France qui fait la part belle à l'amour chez les Yakuza au travers d'une parabole d'un Cupidon totalement obsédé par les femmes et le sexe.

C'est avec Level E que Togashi va renouer avec un succès plus proche de celui de Yū Yū, au cours d'une série toute aussi folle que ses autres productions et disponible en VF chez Kazé. Pour la petite anecdote, et pour preuve que les Japonais aiment Togashi, celle-ci sera adaptée en animé en 2011, plus de 13 ans après sa parution en manga.

La suite, vous la connaissez, et c'est en l'année sainte de 1998 que Togashi va se lancer sur un projet qui l'habite toujours 16 ans plus tard : Hunter x Hunter. Destiné au départ à une vingtaine de tomes seulement, la série lui est venue d'un voyage en Égypte, à l'instar d'un autre grand nom du Shônen qui aime voyager : Hirohiko Araki. Foisonnant de références occidentales et de réflexions sur la vie et les grandes questions plus fines qu'il n'y paraît, Hunter a tout pour être l'oeuvre d'une vie. L'auteur renoue avec ses gimmicks créatifs et c'est l'évolution de l'homme derrière le crayon que découvrent des lecteurs surpris par la psyché très particulières des différents protagonistes de la série.

Glauque, presque malsain, Hunter X Hunter est un OVNI dans le monde des shônen à succès, tant ses héros s'affichent aux antipodes des critères d'empathie sur lesquels se reposent de nombreux auteurs. Pourtant, c'est cette ambiance si particulière qui va parvenir à conquérir des lecteurs qui y voient plus clair à travers de celui qui va d'ailleurs rencontrer l'amour de sa vie au moment d'entamer sa nouvelle série, alors que celle qui va devenir sa femme sort d'un autre succès colossal, Sailor Moon.

Rattrapé par des problèmes de santé (et par un dos capricieux), l'auteur n'a jamais voulu arrêter sa série et parlait même de "cinq ou six arcs supplémentaires" après celui des Kymera Ants, qui s'est achevé il y a peu, alors que la série sort au rythme d'un (à deux) tome(s) par an à peine aujourd'hui, ce qui paraît presque miraculeux après la traversée du désert des années 2000, où Togashi semblait tout aussi lassé que dans les années 90, faisant la part belle à une profusion de texte et à des dessins beaucoup moins travaillés qu'à l'accoutumée (même si les adorateurs de la série vous jureront que ça n'a aucune importance et que la substance de la série se situe ailleurs).  Et si du côté de l'histoire, les lecteurs semblent voyager dans un dédale qui n'a d'égal que le culot de l'auteur, la réalité est bien plus pragmatique de l'autre côté des planches.

En effet, bloqué par son dos, l'auteur se voit contraint de mettre sa série en pause à plusieurs reprises, avant de revenir il y a quelques mois plein de bonne volonté, poussé par ses éditeurs et par la fin proche de son adaptation animée. Quelques semaines plus tard, c'est une nouvelle pause qui est annoncé, avant que le Jump ne jette un froid la semaine passée, en confirmant que le hiatus serait d'une durée indéterminée et que la série ne pourrait reprendre que lorsque l'auteur s'en sentirait capable. Et à l'aube de ses 50 ans, le physique de l'auteur ne risque pas de le laisser tranquille, ce qui nous amène à un triste constat aujourd'hui (je rêverais d'être dans le faux) : Hunter X Hunter ne connaîtra jamais de véritable fin à la hauteur des ambitions de son diable de papa.

Après la conclusion abrupte de Yū Yū Hakusho, certains pourraient penser que l'auteur est maudit, mais bien au contraire : il est la nouvelle preuve que le voyage est plus important que la destination et que d'immenses auteurs traînent derrière eux des histoires d'hommes improbables, ainsi que le goût du combat pour l'imaginaire et la création. Et rien que pour ça, on tire notre chapeau à ce héros.

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